À DEUX PAS DE CHERBOURG

Ce texte a été lauréat du concours de nouvelles organisé par les éditions L’Ivre Book dont le thème était : « Épopées spatiales ».

***

Fatale précision d’une horloge atomique : un arc électrique transperce la chair de Daël. Cri de douleur. Réveil brutal. Froid, ankylose, brûlure glacée qui inonde ses nerfs. Yeux sans iris, tremblements, convulsions. Les boyaux plantés dans ses veines déversent des doses massives de drogue pour calmer son supplice.

Daël se rendort aussitôt. Calme. Ses constantes vertes apparaissent sur l’écran noir : température faible, pression artérielle faible, fréquence cardiaque faible… Équilibrage. De nouveaux liquides sont injectés. Conscience. Daël reste couché un très long moment essayant en vain de rassembler ses esprits. La pénombre, les bruits lents de son cœur et de son souffle, une odeur d’ozone. Confinement. Un cercueil ? Il se débat. De fins tubes souples dans son nez aspirent des sécrétions. Quinte de toux. Sale goût dans la bouche. Il crache. Servomoteur en action. Le couvercle du sarcophage se soulève. Daël s’assoit, puis méticuleusement il retire une à une ses attaches vitales comme autant de cordons ombilicaux. Coup d’œil panoramique. Cela commence à lui revenir. La salle de cryo. Première pensée cohérente. Il sort de son berceau. Ses idées s’assemblent. Chagrin réflexe. Il faut éviter de trop penser, comme on le lui a appris pendant sa formation. Eviter de s’imaginer l’abîme de distance et plus encore l’abîme de temps qui le séparent de son sol natal. La procédure, il faut suivre la procédure. La procédure ne laisse pas de place aux idées noires, pas de place à la mélancolie.

Suivant ce principe, Daël boit une gorgée d’eau, pas plus, puis il prend une douche brûlante pour se réchauffer, se décrasser, se détendre. Séchage. Combi enfilée. Salle de contrôle. Il réalise ensuite les vérifications d’usage : calculer la position de la Voyageuse de Nuit, évaluer si celle-ci est conforme au plan de vol, ajuster sa décélération en fonction des résultats obtenus. Salle de cryo. Tout « baigne » pour ses camarades plongés dans les limbes de l’azote liquide. Soute. La cargaison n’a pas souffert du voyage. Récompense. Il déguste un verre d’eau accompagné d’une barre nutritive.  Il est exact que le déroulement de ces tâches a le mérite de monopoliser l’attention de Daël. Au delà, comme leur long périple semble s’être déroulé sans difficulté ni complication, un certain optimisme le gagne peu à peu. Devant son écran, il chantonne presque en observant Nu2 Lupi d’aussi près. Plus près que personne ne l’a jamais vue en tout état de cause.

– Tu parles à 48 années-lumière de Cherbourg, ça fait une trotte ! rit-il.

Cette simple pensée désagrège la carapace que la procédure a forgée sur son moral. Glissant doucement le dos sur la cloison vers le plancher métallique, il se met à pleurer. Si fatigué, si seul, si perdu… Sa famille, ses amis, ses collègues sont morts depuis longtemps tandis que lui, jeune vieillard, oublié dans le vide, avec pour seuls compagnons quelques scientifiques congelés, continue à respirer tant bien que mal, à s’étouffer dans ses sanglots. Il hoquète ainsi pendant de longues minutes, prostré sur le sol froid. Enfin, vidé sinon consolé, il semble se ressaisir et se redresse lentement. Reniflement. Pas de mouchoir. Comme son nez coule abondamment, pour le nettoyer, il retourne en salle de cryo et utilise l’aspiration d’un des tuyaux pompe de son sarcophage comme tire-morve. Ensuite désœuvré, il s’amuse comme un gosse à enfoncer l’embout dans ses narines puis à l’ôter dans un bruit de succion pathétique. Il trouve ça presque amusant. Des dizaines d’années de recherches et des milliards d’Euros volatilisés pour qu’un abruti s’amuse à faire des bruits en s’enfonçant un tube dans le nez dans le cosmos. Plop… Plop… Plop…

– Je vais sauver l’Humanité ! C’est moi le dernier espoir de la Terre ! hurle-t-il

 Dans un rire glacial, il arrache au moins 4 mètres de boyau. De toute façon, il n’en aura plus besoin. A nouveau l’ennui. Nerveusement, il fait des nœuds qu’il défait, roule et déroule le long morceau de plastique, puis, agacé, le glisse dans sa poche. Il ne sait plus quoi faire. Ses supérieurs, morts depuis longtemps eux aussi, ont peut-être surestimé sa force d’adaptation : ils n’ont pas prévu de procédure pour lutter contre l’hébétement. Il se rassure : mal de l’espace et mal du pays. Mal du temps qui sait. Une seule solution : anxiolytique. Trois cachets. Lentement la douleur se calme, surgissent alors d’amers regrets.

***

Etudes : Polytechnique suivie des Mines. Ses copains de promotion partent dans le privé, dans des banques, des boîtes d’informatique, des machins média-entertainment… Pour sa part, il opte pour l’Armée. Carrière éclair. Défilés, conflits, galons, conflits, honneurs. Commandant. Et puis ce jour de septembre, convoqué sans raison devant un board de hauts gradés dans un bureau souterrain tenu secret sous l’Arche de la Défense – rires off. A peine entré dans la salle, sans préambule, un vieux général de division tout chauve inconnu de Daël prend la parole :

– Asseyez-vous Officier et regardez attentivement ces images ! Vous nous direz ensuite votre sentiment !

Sentiment ? Un curieux vocable pour une réunion de soldats. Il ne relève pas, s’assoit et fixe l’écran. Le film qui est présenté pourrait s’intituler : « La fin des haricots. ». Les scientifiques, les écologistes et consorts qu’on qualifiait il y a encore peu d’alarmistes semblaient bien avoir raison. C’est arrivé. La planète est foutue, du moins pour porter la vie des humains. La pollution de l’air et de l’eau, l’appauvrissement des terres par ailleurs empoisonnées, la radioactivité, le réchauffement climatique, la montée des eaux, la rareté des denrées alimentaires saines, les famines, les épidémies, les conflits territoriaux, les vagues de réfugiés, sans oublier ces putains d’ours blancs tellement désorientés qu’ils en deviennent bipolaires – re-rires off… L’éternel refrain. Le commentateur est formel, l’humanité a déjà commencé à disparaître. Le fait que la Terre ne compte plus désormais que 6,5 milliards d’habitants en est un début de preuve. Et blablabla. Dans le meilleur des cas on peut se préparer à un retour à l’Age de Pierre, au pire à l’extinction de l’espèce. Ouais et alors ? Tout ce « joyeux » exposé est étayé par des tableaux, des courbes et des avis d’experts au teint gris. Ce qui est moins classique en revanche, c’est que ces mêmes experts insistent tout particulièrement sur l’aspect irréversible de la situation, fait que nos dirigeants toujours si volontaristes (avec notre énergie) et conscients des dangers de l’effet d’annonce, nous ont bien entendu dissimulés. Le cercle vicieux s’est installé. Même si demain, on stoppe les usines, les chauffages, les clims, les bagnoles et les avions, il est déjà trop tard. Comme un cancer en phase terminale. Protocole de Kyoto : useless. Le bilan tel qu’il est présenté est accablant : croissance à tout crin, capitalisme sans limite et religions natalistes ont tué tout espoir depuis longtemps. Saint-Malthus priez pour nous ! Le documentaire s’achève sur le pire : l’instinct de survie qui poussera les derniers Hommes à s’entretuer pour s’approprier les miettes des miettes des miettes de l’Empire qui s’effondre ; avec au passage pogroms, holocaustes et génocides : il faut bien trouver un responsable. L’Europe et son fédéralisme raté devrait très mal se sortir de cette période : en temps de prospérité, ce n’était pas l’Amour fou, si maintenant il s’agit de survie….

Un long silence suit la projection.

– Avant que vous vous exprimiez sur le sujet, je préfère vous prévenir que tout ce qui sera dit par la suite est confidentiel, secret défense comme on dit, vous me suivez ? Bien ! Alors Officier ? Votre sentiment ?

Sourire.

– Je ne sais trop que penser. Apparemment il n’y a pas d’issue. Peut-être que je devrais rentrer chez moi, à Martinvast – c’est près de Cherbourg – passer du temps avec ma famille, mes amis d’enfance. Peut-être devrions-nous tous faire de même, nous recueillir en attendant la fin. Puisque c’est irréversible, que ça nous dépasse…

– Pour un soldat vous baissez vite les bras ! Le commandement et nos dirigeants ne sont pas tout à fait de votre avis, Daël.

Un signe de tête du Général et c’est un autre type, un civil, qui prend la parole, un brun très sec au visage long et au nez démesuré. Sans se présenter, il entame :

– Vous connaissez Nu2 Lupi, Commandant ?

– Une étoile ?

– Oui, une étoile, quasiment identique à notre soleil, dans la constellation du loup, à seulement 48 années-lumière de la Terre, autant dire la porte à côté à l’échelle de l’Univers. Il sourit. Les astronomes ont prouvé qu’une planète qui possède de l’eau et une atmosphère orbite autour de Nu2 Lupi. Appelons cette planète Terminus pour fixer les idées. Celle-ci est à peu près semblable à la Terre par sa masse, sa distance à l’étoile et la composition de son atmosphère. La seule différence notable est que Terminus est bien plus jeune que notre bonne vieille Terre ; de fait l’activité volcanique y est sûrement beaucoup plus intense qu’en Normandie. Toutefois, nos chercheurs pensent que Terminus pourrait bien être assez accueillante pour que nous nous y installions.

– Bonne idée ! Allons-y ! ironise Daël paraphrasant inconsciemment le Doctor Who. Vous avez des vaisseaux spatiaux supraluminiques, j’imagine ?

– Malheureusement non ! Nos ingénieurs en liaison avec nos partenaires occidentaux ont toutefois développé une fusée qui atteint une vitesse de croisière de 30 millions de kilomètres à l’heure.

– 30 millions de kilomètres heure, rapide en effet ; si mes souvenirs sont exacts vous m’avez parlé de 48 années-lumière ?

– C’est exact ! répond le civil.

– La vitesse de votre fusée est remarquable mais reste très en dessous de celle de la lumière ! Daël pianote sur son portable. 36 fois moins vite pour être précis. Dans ces conditions le voyage jusqu’à Nu2 Lupi devrait durer entre 17 et 18 siècles. Quasiment l’ère chrétienne…

– Encore exact Commandant, en tenant compte des phases d’accélération et de décélération, le voyage prendra 18 siècles. Vous avez entendu parler de la cryogénisation ?

– Vous voulez parler de la cryogénisation du vivant ?

– En effet, Commandant !

– Oui, je sais que cela fonctionne plutôt bien en ce qui concerne les cellules souches. On s’en sert pour conserver le sang de cordon ombilical des nouveau-nés. Une fois décongelé ce sang permet de soigner de nombreuses maladies du sang, je crois. En revanche, je n’ai pas entendu parler de technologie de ce genre pour les organismes plus évolués. J’ai lu quelque part que Walt Disney s’était fait congeler, mais je ne pense pas que ce soit une information pertinente, il s’agit peut-être d’un hoax. Sans vouloir jouer les petits malins à ce moment de la discussion, je suis sûr que vous allez m’annoncer que vous avez développé une technologie qui rend réversible la cryogénisation des êtres vivants ? C’est ça ?

– Si fait. Des cuves cryo qui permettent de conserver très, très longtemps les organismes vivants et qui jouissent d’une autonomie remarquable. Tout cela couplé à un process unique, testé de longue date et qui fait, pardonnez-moi l’expression, revivre les morts. Le plus beau : pas de séquelle particulière constatée. Je vois que vous commencez à comprendre. Je laisse donc la parole au Colonel Dupuis qui va vous expliquer l’aspect militaire de la mission. Car je ne l’oublie pas, c’est grâce aux généreux crédits recherche que nous a alloués l’armée, que ce projet a pu voir le jour. Le Colonel Dupuis, donc.

La fin de son petit speech respire l’obséquiosité. Le contrat avec l’armée a dû être plus que juteux. Au bout de la table, d’un bond, un petit bonhomme nerveux se dresse sur ses courtes jambes, et entame d’un débit rapide :

– Vous l’avez compris, Officier, nous travaillons à cette mission depuis des années. Il s’agit, et c’est quasiment sans précédent, hors période de guerre, d’une coopération entre plusieurs pays occidentaux. Le but est d’envoyer des vaisseaux vers les étoiles de type Sol les plus proches de la Terre, d’y trouver des planètes habitables et enfin d’y bâtir des colonies. Ce qui est amusant, c’est qu’à chaque pays son équipage. Ainsi, si la mission est un succès, la planète colonisée sera la France. Un territoire d’outre-espace autrement dit. A court terme, cela simplifiera beaucoup les opérations : pas de diplomatie, pas de lutte pour l’attribution des ressources, pas de conflit territorial, du moins dans un premier temps. Vous aurez le détail de l’opération dans le dossier qui vous sera remis et que vous pourrez lire la tête reposée. Ce qu’il faut que vous sachiez c’est que nous en sommes au stade du recrutement, les fusées sont prêtes ainsi que les « congélos », les cargaisons sont en cours d’acheminement. L’attribution des étoiles de destination a été déterminée par tirage au sort : nous avons reçu Nu2 Lupi. Les Allemands ont été plus chanceux, ils ont attrapé Proxima Centauri.

– Puis-je vous poser une question, Colonel ?

– Allez-y !

– Pourquoi moi ?

***

Une très légère sensation de vertige dans l’estomac. Daël sort de sa rêverie. Le malaise finit par s’objectiver. La vibration rassurante de la Voyageuse de Nuit s’est imperceptiblement altérée vers les aigus, comme si les moteurs s’étaient rallumés. A nouveau dans l’action Daël se précipite vers la salle de contrôle. En pleine panique, il vérifie mécaniquement la pressurisation, le conditionnement de l’air et le contrôle thermique. La procédure… Tout est  normal. Il se frappe le front et oublie cette foutue procédure. Ses doigts volent sur boutons, commutateurs et claviers : backtesting de la trajectoire. Un instant s’étire, puis le moniteur affiche froidement les résultats. C’est très faible, mais la Voyageuse est sortie du plan de vol initial, il y a exactement… 3 minutes. Les correcteurs de courbe sont entrés en action et poussent les moteurs. Daël patiente quelques instants, en vain. La Voyageuse est sortie de sa route et les moteurs ne parviennent pas à la remettre dans le droit chemin. C’est la surchauffe à court-terme. Daël n’en revient pas. Dix-huit siècles de navigation sans le moindre écart, la moindre déviation, et touchant au but, on part dans le décor. Il relance le calcul sans trop y croire. Le résultat est encore pire. Le vaisseau est parti aux fraises.

Daël s’efforce de garder son calme. Une sueur malsaine lui dégouline le long de l’épine dorsale. Il faut arrêter les moteurs au plus vite, sinon c’est la dérive dans l’espace, l’errance éternelle, la fin. La séquence de prise de contrôle manuel est hautement sécurisée et nécessite de nombreux contrôles. Daël concentré à s’en faire péter les tempes fait de son mieux pour perdre le moins de temps possible. Malgré la rigueur de l’entraînement subi, ses doigts vifs tremblent un peu. Il n’a pas le droit à l’erreur : chaque minute perdue l’éloigne de 300 000 kilomètres de la route prévue. Finalement, l’override de la machine est réussi et Daël prend le contrôle manuel du vaisseau. Quelques secondes de plus lui suffisent pour finalement couper les moteurs. La surchauffe n’aura pas lieu, il souffle un peu : le danger à court-terme est éloigné. Cependant, il reste une question : où va le vaisseau ? Et son corolaire : pourquoi est-il sorti de sa trajectoire ? Ne se résignant pas à rester passif, Daël se lance à nouveau dans les calculs pour estimer la nouvelle destination. Le poste d’observation de la voyageuse lui fournit une cartographie dynamique détaillée du système solaire de Nu2 Lupi. Quelques rapides extrapolations plus tard et l’ordinateur de bord lui donne la réponse : apparemment la Voyageuse se dirige vers la quatrième planète du système solaire… Au lieu de la troisième, comme cela était prévu. Analyse détaillée de la cible : planète tellurique de type silicaté, présence d’eau liquide en grande quantité, atmosphère respirable, température à l’équateur …

Daël interrompt l’analyse et demande un scan de la troisième planète, l’objectif original. Planète tellurique de type métallique, pas de trace apparente d’eau…

– OK, OK ! Donc pour résumer, la planète choisie par nos éminents savants se révèle être inhabitable et comme par enchantement le vaisseau sort de sa trajectoire pour se diriger vers une autre destination bien plus hospitalière. Or, les enchantements, ça n’existe pas. Pour faire court, on doit pouvoir supposer que cette autre planète est habitée et que ce sont ses habitants qui ont pris le contrôle du vaisseau et nous attirent à eux par quelque procédé inédit. Une chose est sûre, ils veulent nous rencontrer et pas nous détruire, immédiatement du moins. Dans tous les cas, il me paraît bien futile d’appliquer ma psychologie de normand à une race extra-terrestre. Si ça se trouve, leur mode de pensée est radicalement différente de la nôtre. Les derniers mots du Comte de Monte Cristo lui reviennent alors à l’esprit : « Attendre et espérer ! ». Voilà, c’est cela, il ne reste plus qu’à attendre et à espérer. « Toute la sagesse humaine. ».

Simplement, comme on l’a vu, Daël, en homme d’action, ne peut se contenter de cette résignation, cette soumission à un pouvoir supérieur. Aussi pendant une bonne heure, il s’escrime sur l’ordinateur pour essayer de récupérer le contrôle du vaisseau. En vain. Le programme de vérification lui révèle la présence d’un champ magnétique très puissant semblant provenir de la quatrième planète et qui hale le vaisseau sans possibilité de contrer sa puissance. Malgré ces informations, Daël tente le tout pour le tout, et force à l’unisson tous les moteurs sur leur puissance maximum, à fond en somme, espérant par la violence de la poussée échapper à l’emprise du champ tracteur. Il appuie comme un forcené sur le clavier de l’ordinateur, aussi inutilement qu’il est sans effet d’appuyer plus fort sur le bouton d’une télécommande de télé quand les piles sont mortes ; une réaction bien humaine en somme. La surchauffe qu’il a essayé d’éviter à tout prix quelques minutes auparavant, le prend au dépourvu et en un instant tout s’éteint à bord : les veilleuses, les loupiotes, le tableau de bord, l’ordinateur… Le ronronnement des machines stoppe net, laissant Daël au bord d’un gouffre de vide sensoriel, seul avec son souffle et les battements de son cœur.

Dans le noir, il pousse un retentissant « Merde ! », si français dans l’esprit et dans la lettre. A tâtons, il cherche l’extincteur, qu’il sait proche du siège du pilote, puis le trouvant, le saisit haut au dessus de sa tête et dans un cri le projette dans le noir avec violence sur le tableau de bord. Il le ramasse et continue à cogner en hurlant sur tout l’appareillage qui se trouve à sa portée. Il s’écroule essoufflé sur le sol glacé et se met à pleurer sans larme. A nouveau il part dans ses pensées. Souvenirs, là-bas, loin, ailleurs.

***

Finalement, Daël est non seulement retenu pour la mission, mais encore en est-il nommé chef. Flatté, il accepte, sans bien mesurer les conséquences. Au demeurant il n’a pas trop le choix, c’est un ordre : c’est obéir ou déserter, la gloire ou le déshonneur. Les événements s’accélèrent alors. On lui présente ses coéquipiers, une bande de surhommes – comme lui – bardés de diplômes et de médailles olympiques ; à la fois scientifiques et sportifs de haut niveau. Les psychologues ont fait un travail remarquable, car l’équipage s’entend à merveille et les six mois d’entraînement intensif qu’il subit, se déroulent sans la moindre anicroche, sans le plus petit conflit. Au terme de ces exercices, une confiance aveugle unit ces hommes et ces femmes ; la connaissance approfondie que chacun a acquis des procédures et des exceptions aux procédures rassure chacun, mais au-delà, s’est instaurée une forme de respect et de complicité qui garantit, si ce n’est le succès de la mission mais du moins sa parfaite exécution. Les interviews sont nombreuses, l’aventure spatiale fait vendre. Bien entendu chaque entretien est revu, filtré, retouché ; c’est l’Armée pas une tribune libre. Néanmoins, l’atmosphère bon enfant des débuts perdure et malgré le poids des responsabilités de chacun, les fous rires ne sont pas rares et de nombreuses plaisanteries égayent le quotidien.

Vient enfin l’heure des adieux, aux parents d’abord. Pour le dernier dîner la mère de Daël, a préparé tous ses plats favoris : andouille de Vire chaude, côtes de veau à la normande, crêpes flambées à la Bénédictine. La soirée s’étire tandis que se vide le flacon de Calvados Domfrontais, débouché pour l’occasion. Bientôt, la bouteille a vécu, les mots sont désormais inutiles et ses parents finissent par se mettre à pleurer. Daël aussi. Chacun d’entre eux a déjà connu le deuil, mais cette souffrance nouvelle que personne sur Terre n’a jamais enduré, leur reste totalement incompréhensible. Pas de retour possible, pas d’espoir. Ils vécurent heureux jusqu’à ce que l’espace les sépare…

Triste et éméché, après avoir embrassé une dernière fois sa Maman, il rejoint ses amis qui, en son honneur, ont organisé une soirée dans le bistrot de la rue de l’Eglise. Ils sont tous là, ses potes de l’école communale, ses anciennes petites amies, ses profs, les footballeurs, les piliers de comptoir, les vieux, les curieux, quelques gardes du corps dissimulés dans les coins et, au grand complet, le conseil municipal qui a financé l’événement… Il faut dire que ce n’est pas tous les jours qu’on a un people au village, personne depuis Louis-Jean Guéret – rires ; et pour être célèbre, Daël l’est. Son nom et son visage sont connus de la France entière et même au-delà. Daël a été l’invité de tous les journaux télévisés, a fait la une de tous les canards de l’Hexagone : quotidiens d’information, revues scientifiques, tabloïds, programmes télé, grilles de Sudoku… Certains tour-opérateurs ont même eu l’idée d’organiser des pèlerinages jusqu’aux origines du « Brave » ; au programme, la maison de la famille de Daël, son école, son collège, le trottoir contre lequel il s’est cogné la tête en tombant de vélo… De fait, l’Armée a rapidement mis un frein à l’engouement du public et a placé le petit bourg sous haute surveillance, contrôlant entrées et sorties, programmant tours de garde devant les lieux « sensibles », postant sentinelles aux croisements. Daël est celui qui va sauver la Nation et peut-être même l’Humanité tout entière, alors, comme c’est le cas à chaque fois, il faut bien compter avec d’éventuels opposants à ce projet. Certains voient d’un mauvais œil que le salut de la race humaine soit placé entre les mains d’un jeune blanc-bec, d’autres n’ont tout simplement pas envie qu’on envisage de tenter quoique ce soit, ceux qui voient d’un bon œil l’extinction du genre humain. Il y a aussi tous ces croyants fanatiques qui attendent l’Apocalypse comme des moutons à l’abattoir et s’élèvent en cohorte contre ces tentatives dérisoires et coûteuses d’échapper au châtiment divin. Un attentat contre les proches de Daël est toujours possible, donc à tout hasard, on surveille, on protège, on sécurise.

Le pot d’adieu est une idée de la meilleure amie de Daël, Valentine et, malgré le casse-tête logistique qu’il représente, l’Armée en a autorisé l’organisation. La présence d’hommes en armes un peu partout jette un malaise dans l’assemblée, malaise qui se dissipe bien vite après quelques verres. On rigole, on dédramatise, on charrie Daël, on essaye de lui remonter le moral par quelques propos apaisants, on lui raconte des souvenirs inoubliables dont il ne se rappelle quasiment plus. L’alcool faisant son effet, on rit de plus en plus fort, on plaisante sur une des femmes de la mission, la petite rousse si mignonne, celle avec un si joli cul.

– Ça, tu va pas t’ennuyer dans l’espace avec un joli petit lot comme ça, mon salaud !

La soirée avançant, la fatigue commence bientôt à se faire sentir chez les convives et chacun à son tour, ami ou inconnu, vient donner l’accolade au Héros. Le sérieux est désormais de circonstance. Un mot gentil, un merci, une promesse de garder un œil sur ses parents, un baiser sur la joue, un compliment, Daël a brutalement l’impression d’assister à ses propres funérailles ; pourtant si tout se passe comme prévu, c’est lui qui les enterrera tous. Cette pensée l’attriste d’autant plus que Valentine, distante depuis le début, finit par s’approcher de lui. Ses yeux embués de larmes lui expriment tout l’amour qu’un jour il a ressenti pour elle. L’adolescence, l’insouciance, le lycée, les vacances, les ballades à vélo, les pique-niques, les soirées, les nuits à discuter, et pour finir la tendresse de ce long baiser sous la pluie, le jour de son départ définitif pour Paris. Valentine l’observe sans parler et toujours sans un mot le serre longuement contre sa poitrine. Elle lui chuchote à l’oreille :

– Pourquoi toi ?

***

Toujours dans l’obscurité totale du vaisseau à la dérive, Daël se laisse aller au désespoir. Il tripote machinalement le long tube flexible qu’il a arraché de son sarcophage et songe très fortement à s’en faire un garrot pour se pendre. Tout espoir est mort. Sans énergie les unités cryo vont bientôt rendre l’âme. L’équipage tout entier va y passer. Même destinée pour les occupants du tank gigantesque, les centaines de milliers d’embryons humains et animaux destinés à la colonisation. Peut-être certaines graines survivront-elles, mais à quoi bon. Cette arche de Noé débile a perdu tout sens. Tout va pourrir et lui va crever asphyxié dans le noir. Sans parler de ces extra-terrestres qui ont pris le contrôle du vaisseau et qui, s’il survit, ne vont pas manquer de le disséquer pour voir ce qu’il a dans le bide. Cette pensée le fait rire. Il se voit en Fox Mulder kidnappé par les aliens. D’ailleurs, il se materait bien un bon vieil épisode de X-Files en fait, mais bon il n’est pas sûr que la gigantesque médiathèque du vaisseau contienne ce genre de programme, et puis les génératrices sont HS, alors pas la peine de rêver. Le fait qu’il ne sache pas sa position ajoute encore à sa frustration, à son impuissance. « Attendre et espérer ! », tu parles. Daël est un prisonnier dans le noir en privation sensorielle totale. A très court terme, hallucinations suivies de folie. C’est l’inévitable 3D des prisonniers à l’isolation : dépendance, débilité, détresse. Sauf que dans le cas présent, Daël n’a pas de geôlier vers qui se rapprocher, à qui avouer tous ses secrets. Il en sera donc réduit à recréer un environnement dans lequel il se sentira en sécurité, un environnement fantasmatique. Daël sait tout ça par cœur. Du fond de sa semi-conscience émerge une technique qu’on lui a enseignée pendant son entraînement pour ne pas perdre la boule en pareille circonstance. Développée par les Espagnols, à l’époque où, soi-disant, ETA kidnappait les riches espagnols contre rançon et les retenait de fait en état d’isolation pendant de longues périodes, cette pratique est fondée sur les mathématiques ; elle permet à travers de longs calculs imaginaires de donner des appuis à l’espace mental quand il n’y en a plus. Daël commence alors une longue série d’opérations conditionnelles, s’appliquant à bien dérouler chaque hypothèse jusqu’au bout du raisonnement. La procédure…

De longues heures s’écoulent ainsi et la technique espagnole n’a pas vraiment l’air adaptée à la situation. Dehors, il n’y a rien, impossible de s’évader, d’envisager une libération, une porte de sortie. Daël, à bout de force, maudit à l’avenant les Ibères, le chorizo, la paella, les corridas, le flamenco et les conquistadors. Il jure comme un charretier, cogne des poings contre le sol glacé puis se met à hurler comme un animal, yeux fermés, jusqu’à perdre le souffle. Dans le silence retrouvé, une musique rythmée retentit : Valentine danse pour lui, juste à trois pas, ses grands yeux bleus brillants de bonheur, ses cheveux longs noués en natte qui battent la mesure au rythme de sa danse, ses seins qui tressautent en cadence, la douceur de son sourire. La musique emplit son cerveau et il finit par entonner à tue-tête le refrain de la chanson accompagné de sa petite fiancée disparue qui s’époumone à l’unisson. Il se lève pour danser avec elle et ne peut s’empêcher de penser :

– Qu’est-ce qu’elle est belle !

Elle le prend alors contre son cœur et le berce tendrement au son ralenti de la mélodie qui se perd en échos surannés au creux de son ventre.

– Tu es le meilleur, lui dit-elle. Tu a été choisi pour la mission car tu es le meilleur ; et je t’aime pour ça.

Sur ces paroles rassurantes, Daël s’endort en fredonnant faiblement la douce musique de sa jeunesse insouciante.

***

 Le réveil n’est pas brutal. En suspension molle à 50 centimètres au dessus d’un sol bleu ciel, il fixe sans bien comprendre les cloisons blanches qui l’entourent. Un long instant d’hébétude, puis la conscience revient lentement. Une chambre ? Une chambre d’hôpital ? Il ne souffre pas, aucun appareil médicalisé autour de lui, il flotte nu, juste au dessus du sol dans une position très confortable. Un lit invisible ? Il se sent presque guilleret, en pleine forme, vivant. Aucune idée noire à l’horizon, il se sent heureux, entier. Entier ? Pour en avoir le cœur net, il fait l’inventaire. Le panorama est de peu d’intérêt mais ses yeux voient clairement, l’air est frais et agréable à respirer, il sent ses extrémités, ses dix doigts, ses orteils, sa langue chatouille son palais. Il s’entend parfaitement toussoter. Sans réelle inquiétude, il passe une main sur son sexe qui s’avère être bien en place et même agréablement tendu. Il a envie d’uriner. On a dû le droguer pour qu’il se sente si en forme, si insouciant. Un instant il pense que tout est revenu à la normale, que tout cela n’était qu’un rêve mais la couche transparente atteste du contraire. L’envie devient pressante et il cherche du regard ce qui pourrait s’apparenter à des toilettes. Rien. Il s’assoit, puis tâtonnant, cherche l’extrémité de sa couchette du bout des doigts. Il finit par trouver le « bord » et se dresse sur ses pieds, sa verge battant l’air un peu ridiculement. Daël sourit et sans trop hésiter pisse dans un des coins de la pièce.

– A la guerre comme à la guerre !

Concentré sur sa miction libératrice, il n’entend pas la porte qui glisse soudain. Une splendide apparition, humanoïde certes, mais au physique fort éloigné de la Normande de base, le surprend alors qu’il sifflote en s’égouttant. Comme rencontre du troisième type, on peut rêver mieux. La créature ne semble pas menaçante, bien au contraire elle esquisse ce qui s’apparente à un sourire et semble l’inviter d’un geste bienveillant à poursuivre sa petite affaire. Essayant de garder sa dignité, les deux mains en coupe sur son sexe, il fait face à l’alien et la détaille de la tête aux pieds. Incontestablement humanoïde, c’est certain, environ deux mètres cinquante de haut, la peau soyeuse et très légèrement bleutée, de longs cheveux rouges jusqu’à ses chevilles et des yeux félins immenses. Deux renflements au niveau de la poitrine suggèrent qu’il s’agit d’une représentante féminine de se race. Elle est vêtue d’une sorte de short vert à la coupe incertaine qui moule ses fesses rebondies, d’un petit haut blanc au motif noir compliqué et d’une paire de sabots en matériau indéfinissable. Pendant l’examen, la « femme » n’a pas cessé de sourire comme si elle appréciait d’être ainsi reluquée.

– Stupide anthropocentrisme, pense-t-il. Si ça se trouve, elle n’est pas contente du tout. Et puis, ce n’est peut-être pas une « femme », non plus.

Elle saisit sa main et l’entraîne vers une espèce de penderie où sont disposés quelques vêtements.

– Bonjour ! Moi c’est Daël ! fait-il en se touchant la poitrine.

La « fille » sourit sans répondre et lui tend une espèce de slip dans un tissu d’une douceur incroyable. Il l’enfile. Le sous-vêtement est juste à sa taille. « Elle » continue à lui donner un à un des habits qui s’ajustent à la perfection, jusqu’à une paire de sandales d’une souplesse incroyable qui donne l’impression à Daël de flotter sur le sol.

– C’est bien gentil tout ça, proteste-t-il, mais…

La créature l’interrompt en l’attrapant sous le bras cette fois et l’entraîne vers la porte qui s’est ouverte dans la cloison. Ils parcourent de longs couloirs blancs sans croiser personne. Daël a opté pour le silence et marche ou plutôt court pour rester au niveau de sa « compagne » aux grandes enjambées. Au fur et à mesure qu’ils avancent dans la monotonie de ces corridors sans fin, un bruit d’abord imperceptible se fait de plus en plus présent. Difficile à identifier de prime abord, il devient rapidement évident qu’il s’agit du brouhaha caractéristique d’une foule. Des rires, des cris, des clameurs et prenant de l’ampleur un rugissement : Daël ! Daël ! Daël ! qui enfle, qui résonne, qui emplit l’air. Une foule qui scande son nom. Daël abasourdi sent sa raison se diluer dans l’absurdité de la situation. Il continue d’avancer pourtant, mécaniquement. Soudain un pan de la construction disparaît et un gigantesque passage s’ouvre devant lui, dévoilant une dalle de marbre rose de la taille d’un terrain de football. Le cri de la foule se fait plus puissant. Daël ! Daël ! Daël. La « dame » lui fait courtoisement signe d’avancer en faisant un pas de côté pour lui laisser le passage. Daël hésite puis titubant fait quelques pas. Le cri de la foule devient presque insoutenable, ses jambes flageolent. Au bout de son champ de vision, il devine un parapet. Un petit monsieur, surgi d’on ne sait où, le prend par le bras, comme l’on ferait avec un petit vieux, pour l’aider à progresser. Laborieusement, parvenu à l’extrémité de ce qui se révèle être une terrasse, son accompagnateur agitant ses deux mains ouvertes paumes en bas semble demander le silence qu’il obtient bientôt. Par dessus la balustrade, Daël aperçoit le vertigineux rassemblement, une masse de « gens » de toutes les couleurs, de toutes les tailles… De tous les âges ? On dirait qu’ils sont des millions en contrebas, il en devine aussi loin que son regard porte. Ils portent des tenues bariolées et à bout de bras des banderoles floquées d’alphabets indéchiffrables. Leurs peaux sont bleues, vertes, jaunes, rouges, ocres. Ils sont beaux et vigoureux sous la pure lumière de ce soleil qu’il n’a encore jamais vue. Une lumière douce et réconfortante, comme un jour d’été dans le Midi, où le temps n’en finit pas de s’étirer. Le petit monsieur, comme recueilli, se tourne vers lui et prononce alors un unique « Daël ! » qui rebondit en échos puissants à travers l’immensité du paysage. La foule alors se met à l’applaudir puis à nouveau à hurler son nom à l’unisson. Daël s’accroche à la balustrade, en vain, ses jambes se dérobent et il s’effondre évanoui sur le sol de marbre.

***

– Daël, réveillez-vous !

Le petit monsieur se tient assis sur une chaise tout aussi invisible que le lit sur lequel Daël repose à nouveau.

– Vous parlez français ? s’étonne Daël, interloqué.

– Bien sûr ! Je suis historien, spécialiste des langues mortes.

– Je ne comprends pas !

– Tenez, reprend le petit monsieur, asseyez-vous et buvez un peu d’eau, je vais vous expliquer. Cela ne va pas être facile à entendre mais sachez d’ores et déjà que pour nous, vous êtes un véritable héros. Un héros romantique !

– Comment ça ?

– Quand nous avons détecté votre vaisseau à peine à quelques milliards de kilomètres et estimé ses caractéristiques, nous sommes restés perplexes. Nous avons bien tenté de vous envoyer quelques messages auxquels vous n’avez pas répondu car vous n’aviez pas la technologie adéquate pour le faire. Personne ne connaissait le modèle ou la provenance de votre nef et cela a inquiété assez grandement nos dirigeants. Comme je vous l’ai dit, je suis historien et j’ai eu l’idée de chercher dans les archives de la conquête spatiale. Je n’ai pas mis longtemps à découvrir votre histoire, que j’ai révélé au public. Vous êtes rapidement devenu, un héros, on n’a parlé que de vous pendant des jours…

– Mais, demande Daël, pourquoi avoir attaqué le vaisseau ?

– Votre plan de vol indiquait que vous vous dirigiez vers Mercure 2, qui est inhabitable, alors nous avons décidé de vous autoguider vers nous.

– Au passage vous avez tué tout l’équipage et détruit tout espoir de faire perdurer mon espèce….

– Mais pas du tout mon cher ami, reprend le petit Monsieur. Certes votre équipage est bien perdu, mais en ce qui concerne la survie de l’espèce, c’est tout autre chose.

– Expliquez-moi !

–C’est la partie de l’histoire la plus triste que j’aie à vous raconter. Figurez-vous qu’à peine cinq ans après le départ de la Voyageuse de Nuit, des scientifiques ont mis au point un système de navigation qui permet de voyager quasi instantanément dans l’espace.

– Quoi ? s’exclame Daël.

– La planète que votre mission visait a bien été colonisée par les Français, l’espèce n’est plus menacée : depuis presque 18 siècles.

Daël encore une fois se met à pleurer, doucement.

***

Un matin radieux. Daël prend son petit déjeuner, le regard perdu sur la mer turquoise. Il déguste son fromage arrosé d’un petit verre de vin. La vie est simple et douce. Sa ravissante femme lui sourit. C’est une des anciennes élèves du petit monsieur, l’historien Jean-Pierre Alain, Jean-Pierre un prénom bien plus franchouillard que Daël au demeurant. Le petit monsieur, qu’on appelle désormais Monsieur est devenu une sommité et aussi le meilleur ami de Daël. Grâce à lui, Daël a pu sans problème apprendre la nouvelle langue que tous parlent ici et qui n’est pas si éloignée du français qu’il le supposait au début. Cela a été moins intuitif pour le si étonnant nouvel alphabet ainsi que pour l’orthographe, mais il s’y est fait. Il aperçoit ses enfants qui nagent au loin et plongent souplement entre les vagues argentées Il leur fait signe. Daël est heureux. Sa vie ratée, héros de rien, sauveur du néant qui a tout sacrifié pour un espoir inutile est bien loin derrière lui. Bien sûr, les premiers temps, devant l’absurdité de son aventure, il a bien songé à nouveau à se suicider, à s’accrocher à son bout de tuyau. Puis la vie a repris le dessus. Son statut d’antiquité vivante l’a conduit à être invité à de nombreux colloques d’historiens sincèrement intéressés par sa connaissance intime de l’histoire de la France au vingt et unième siècle. Puis vint la littérature. Daël s’est imposé auprès du public comme un des grands conteurs. Le bout de tuyau trônait désormais dans un cadre au-dessus de la cheminée. Il avait fini par aimer sa planète d’adoption et fini par vivre avec légèreté, sans regret. En y réfléchissant, c’était assez normal : cette planète était un vrai havre de paix, le climat était agréable, la nourriture savoureuse et les habitants d’excellents compagnons, drôles et sincères. Pas une seule guerre depuis 18 siècles, des rapports harmonieux avec les autres planètes colonisées de la galaxie, échanges commerciaux, culturels et touristiques sans heurts. A cela il fallait ajouter le développement de nouvelles technologies infiniment respectueuses de l’équilibre écologique – la leçon avait été apprise – et d’une science médicale qui permettait à chacun de vivre heureux dans son corps et dans sa tête. La Terre des Origines était devenue une réserve naturelle, encore à peine habitée par quelques tribus aborigènes. Et pour ceux que toute cette douceur ennuyait, il restait toujours le grand frisson de l’exploration spatiale, planètes lointaines remplies de dangers, frontières de l’inconnu sans cesse repoussées. Chacun pouvait devenir par choix un aventurier, un explorateur, un héros…

Daël se tourna vers sa tendre femme.

– Je sais pourquoi j’ai été choisi pour la mission spatiale, affirma-t-il.

– Pourquoi ?

– Je t’aime Valentine.

– Bienvenue en France !

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