LE CHEMIN DE LA MER – Chapitre 02

Port des dauphins

À Port des Dauphins, bien loin de Val d’Ésire, sur la côte Sud-Est du Continent, on trouvait, paraissait-il, la plus belle soie que l’Orient eût jamais produite. C’était, dans un premier temps, son commerce qui avait rendu ce petit port de pêche si prospère. Le procédé de fabrication du textile en fut longtemps tenu secret par la dizaine de famille de sériciculteurs qui se partageait alors ce marché pour le moins lucratif.

En effet malgré son prix exorbitant, tout ce que le Monde comptait comme rois, nobles et riches bourgeois ne rêvait que de s’en vêtir, d’en tapisser ses coussins, d’en décorer ses demeures. La demande était d’autant plus forte que sa situation idéale sur la Mer des Lointains permettait à Port des Dauphins d’importer de l’Est Profond mais aussi des Terres Australes de nombreuses plantes ou minéraux dont on tirait des teintures extraordinaires et originales. On produisait ainsi des tissus de qualité aux multiples nuances, chatoyantes, exotiques et mystérieuses qui faisaient le ravissement d’un public avide de nouveauté et de rêve.

Si finalement le secret de la confection de la soie fut un jour révélé, il n’en fut pas de même pour une activité beaucoup plus discrète mais beaucoup plus lucrative encore : les custodes. Il s’agissait de petites boîtes de nourriture dans lesquelles les aliments restaient sains et goûteux pendant une très longue durée ; plusieurs années la plupart du temps. Certains Magiciens étaient capables, dit-on, d’un tel exploit mais uniquement sur de faibles quantités de denrées. Or, dès l’apparition de ce prodige, les custodes connurent un succès inimaginable et leur vente suivirent une progression exponentielle qu’aurait bien été incapable de soutenir le plus puissant des Sorciers. La raison de ce succès est aisément compréhensible : marins, voyageurs, marchands et militaires s’arrachaient les précieuses boîtes car elles accroissaient leur autonomie. Les bateaux chargés de custodes pouvaient se passer plus longtemps d’escale, voyageurs et caravanes des marchands parvenaient plus vite à destination. Quant aux militaires, très vite les États-majors réalisèrent quel parti énorme ils pouvaient tirer d’une telle invention d’un point de vue stratégique. Les sièges pouvaient être soutenus sur de bien plus longues durées et la logistique de réapprovisionnement des armées en campagne en fut d’autant simplifiée. Certains Seigneurs bienveillants allaient jusqu’à accumuler des réserves de custodes pour prévenir leurs vassaux des hivers rigoureux ou des années de disette. Des milliers de clients se formèrent ainsi car chacun trouvait d’excellentes raisons d’acheter cette marchandise somme toute simple mais pourtant si indispensable. Le bouche à oreille et l’excellente qualité des produits offerts firent que l’activité se développa à un niveau international. Il faut bien dire que la marchandise se prêtait à merveille à cet essor : on pouvait la transporter très loin sans qu’elle se gâte, en outre la forme cubique des boîtes permettait un stockage optimal. Les coûts de transport élevés pour servir les clients éloignés furent rapidement gommés par la création de nouvelles usines à travers le monde, les fameuses custoderies.

Une seule et unique famille de Port aux Dauphins détenait l’ensemble de la chaîne de production des custodes : la lignée Brunon, custodeurs de père en fils, depuis dix générations. Le richissime héritier, aîné d’une fratrie de huit, Onésime Brunon, gérait l’Empire familial depuis son immense château bâti au sud de la ville. De là il pilotait l’ensemble des usines, de l’approvisionnement en matière première jusqu’à la distribution. Dans son bureau démesuré, à longueur de journée, il signait des contrats de fourniture ou de livraison avec ministres, diplomates, riches marchands, distributeurs et grossistes. Une foule telle se bousculait à sa porte, qu’il avait fini par faire installer une salle d’attente dans l’antichambre de son bureau. On prétend qu’un Monarque très célèbre à l’époque mais dont l’Histoire n’a pas retenu le nom, dut patienter plus de trois heures avant qu’on le reçoive.

L’immense richesse d’Onésime ainsi que son entregent l’autorisaient à frayer avec les plus grands de ce Monde, à leur parler en égal. Sa vie aurait pu être merveilleuse, car il adorait son métier et raffolait des mondanités, mais son épouse Clorinde qu’il aimait tant s’avérait incapable de lui donner un fils. Elle était tout simplement inapte à enfanter. Non qu’elle soit stérile, mais elle ne menait aucune de ses grossesses à terme.  A la troisième fausse couche, désespérés mais très croyants ils décidèrent d’aller consulter le Grand-Prêtre de leur Temple. En effet, en ces temps reculés, les Prêtres recevaient de sérieuses formations à la guérison et aux soins, et jouaient très souvent, outre leur rôle de médecin de l’Âme, celui de médecin des corps. La Grande Œuvre, un des 300 cultes pratiqués à Port des Dauphins, était fondée sur la croyance que Tarman tout puissant attendait de ses fidèles qu’ils construisent, à sa gloire, des Temples toujours plus gigantesques et plus beaux. Seuls les plus généreux de ses zélateurs auraient droit à la vie éternelle et dans la joie pourraient rejoindre Tarman au sommet de la Montagne Sacrée depuis laquelle il observe le Monde. C’était un Dieu pour les riches en somme. La famille Brunon depuis toujours adepte de la Grande Œuvre, avait donné des fortunes à ce culte et ainsi permis l’érection de nombreuses ailes et annexes du Temple. Autant dire que les Brunon étaient en bonne voie pour rejoindre Tarman. En outre, leurs dons très substantiels au culte autorisaient les Prêtres de la Grande Œuvre à vivre grand train. On s’en doute, les Brunon n’étaient pas considérés comme des fidèles lambda par nos chers Ecclésiastiques.

Ce matin-là, il faisait grand soleil. Clorinde et Onésime avaient décidé de se rendre au Temple à pied plutôt qu’en calèche. Ils n’avaient pas pris rendez-vous, c’était inutile : le Grand-Prêtre les recevrait dès leur arrivée, après tout ils étaient les plus importants donateurs de la communauté. Ils ne s’étaient pas trompés : ils n’avaient même pas atteint le parvis du Sanctuaire, que déjà, le Grand-Prêtre obséquieux leur tournait autour multipliant les révérences.

– Bonjour à vous Clorinde et Onésime Brunon ! Que Tarman vous donne la Paix ! Venez-vous prier, faire un don ou pour chercher conseil ? s’enquit le Grand-Prêtre.

– Monseigneur !  Que la Paix de Tarman soit avec vous ! répondit Onésime comme le voulait la tradition. Nous venons chercher conseil.

– Entrez, je vous en prie. Allons dans mon cabinet nous serons au calme et vous pourrez me faire par de votre cas en toute discrétion.

En silence, ils suivirent le Prélat le long du vertigineux transept richement décoré où les fidèles faisaient brûler de l’encens sur des présentoirs. Ils traversèrent le chœur où se dressait une statue de Tarman haute de 30 mètres et atteignirent finalement le déambulatoire. Le Grand-Prêtre souleva une tapisserie chamarrée qui cachait une porte en bois ouvragée et d’un geste rond leur fit signe d’entrer.

Le cabinet du Pontife n’était pas vraiment ce que l’on pourrait qualifier de modeste. Un bureau en chêne massif de cinq mètres sur deux occupait le centre de la pièce, entouré de larges fauteuils capitonnés en acajou recouverts de soie verte. Les murs étaient tapissés de riches tentures dans les tons mauves, toujours de la soie – cela va de soi comme le proféraient les négociants à leurs clients. Disposés avec soin des tableaux de Maîtres figurant les Temples de Tarman de par le Monde, donnait à la pièce un vague air de musée, comme une invitation à la contemplation.  Le Prêtre les fit s’asseoir et entama :

– Alors, que puis-je pour vous, les plus Saints de mes fidèles ?

Hésitante, Clorinde prit la parole.

– Voyez-vous, Monseigneur, euh… Me permettez-vous d’être directe ?

– Mais bien sûr Clorinde. Dites-moi tout ce qui vous tracasse, cela restera entre nous.

– Monseigneur, je suis féconde mais je n’arrive pas à porter…

Clorinde éclata en sanglots. En un geste de réconfort Onésime lui posa la main sur l’épaule, tendrement. Clorinde se ressaisit promptement et poursuivit :

– Je ne parviens pas à porter nos enfants à terme. Aux alentours du quatrième mois, je perds le fœtus. Nous avons essayé trois fois mais à chaque tentative, c’est le même résultat. J’aimerais tellement donner un fils à mon mari adoré.  Aidez-nous Monseigneur. Que faut-il faire ?

Le Prélat prit une profonde inspiration, lissa sa barbiche et articula :

– Je ne peux remettre en question la qualité de votre foi. Si vous aviez été de moins charitables croyants, on aurait pu imputer votre misère à Tarman lui-même. Mais ce n’est certes pas le cas. Votre problème doit être de nature physiologique. Il va falloir que je vous examine. Veuillez-nous laisser seuls Onésime s’il vous plaît.

– Bien sûr Monseigneur ! Délivrez-nous de cette malédiction, je vous en supplie. Si vous y parvenez, je vous promets un don auprès duquel ceux que nous avons déjà réalisés paraîtront ridicules. Parole de Brunon !

Onésime sortit, un peu penaud et se retrouva seul sur le déambulatoire. Ne sachant trop quoi faire, il s’approcha de la statue de Tarman et examina l’Œuvre titanesque d’un œil admiratif ; puis comme mû par un sentiment irrépressible de piété, il se mit à prier avec ferveur. Malencontreux, un jeune Novice qui traversait le Temple d’un pas vif l’interrompit en le saluant. Le silence revint mais l’envie de prier avait abandonné Brunon. Il sortit du Temple pour s’aérer, l’encens lui faisait tourner la tête. Il se sentait un peu mal. Le magnifique toit bleu du matin s’était rempli de nuages, voilant par moment le soleil éclatant. Onésime y vit un mauvais présage.  Il resta là, à regarder le ciel, à attendre sa femme, à se morfondre…

– Oné ! Oné ! l’appela Clorinde, en courant vers lui sur le parvis.

Elle lui sauta dans les bras, lui sourit puis l’embrassa fougueusement.

– Alors ça y est ? Il a pu te soigner ? demanda Onésime.

– Monseigneur m’a rassurée et m’a expliqué que ce sont des choses qui arrivent parfois. Il m’a massé le ventre avec une huile sainte et m’a donné un sachet de plantes que je dois boire en infusion tous les soirs pendant un mois. Ensuite de quoi, il m’a dit que nous pourrons réessayer de faire un bébé. Ah Oné, je suis si heureuse. J’étais tellement inquiète.

– Je tiendrai ma promesse, Clorinde, si tu me donnes un fils, je remplirai le Temple d’or pour remercier Tarman. Je t’aime tellement.

***

Trois mois plus tard, Clorinde tomba enceinte et la famille Brunon organisa une grande fête au château pour célébrer l’événement. Tout ce qui comptait comme notable à Port des Dauphins fut invité. Pour tromper le sort et parce qu’ils avaient une grande confiance dans la science du Grand-Prêtre de Tarman, ils annoncèrent l’heureux événement à toute l’assemblée, en fin de repas, en un discours plutôt amusant qui fut longuement applaudi. A la fin des réjouissances les convives se retirèrent en félicitant chacun à sa façon les futurs parents. Onésime et Clorinde étaient au comble du bonheur.

La joie du jeune couple fut malheureusement de courte durée. A peine trois mois après la réception Clorinde eut des contractions. Le Grand-Prêtre vint en urgence essayer de sauver l’enfant mais il arriva trop tard : Clorinde perdit l’embryon. Elle faillit au passage perdre la vie aussi car elle fut atteinte d’une hémorragie incontrôlable.  Le Grand-Prêtre, cette fois, fit bien son travail et sauva la jeune femme de la Mort, à défaut de son enfant. En revanche, suite à son intervention, Clorinde resta stérile, son utérus avait été endommagé par la chirurgie pratiquée.

S’ensuivit une période de grand malheur pour la famille Brunon. Clorinde passait ses journées dans son boudoir à pleurer. Elle ne s’alimentait plus guère et maigrissait à vue d’œil. Elle refusait de parler à qui que ce soit, pas plus à son mari, qu’à ses parents. Au demeurant, la nouvelle de sa stérilité avait été conservée secrète. Seuls Onésime, le Grand-Prêtre et elle-même étaient au courant. Cela devait rester ainsi. L’entourage mettrait sa dépression sur le compte de sa fausse couche et devait ignorer la cause plus profonde de sa douleur. Ne pouvant et ne voulant trouver aucun réconfort, la pauvre femme risquait fort d’y laisser sa santé si elle ne se ressaisissait pas vite. De son côté, Onésime refermé sur lui-même avait des idées de violence qu’il n’avait jamais ressenties. Il pensa d’abord à répudier Clorinde, mais ne put s’y résoudre, il l’aimait si tendrement qu’il ne pouvait lui faire subir une telle indignité, surtout pas au moment où elle avait le plus besoin de lui. Il pensa aussi à aller tuer le Grand-Prêtre et à mettre le feu au Temple. Toutes ses idées étaient aussi stériles, il avait le sentiment d’être maudit. Il passait ses journées à faire les cent pas en marmonnant dans son immense bureau devenu vide car il avait annulé tous ses rendez-vous. Les affaires s’en ressentirent rapidement car en tant que seul maître à bord, il avait eu tendance à déléguer une portion infime de son activité. Les clients mécontents commencèrent à grogner, mais Onésime n’en avait cure et continuait à mariner dans son malheur. La nouvelle se répandit dans tout Port des Dauphins et chacun y alla de son petit commentaire. Certains disaient que Brunon était à l’article de la Mort, d’autres prétendaient que les fournisseurs n’étaient plus payés, les plus jaloux évoquaient déjà la banqueroute. Il faut bien dire qu’avec sa réussite éclatante, la famille Brunon ne s’était pas fait que des amis en ville et colporter ainsi la misère du puissant homme avait de quoi en réjouir plus d’un.

Ces rumeurs de faillite vinrent aux oreilles du frère puîné d’Onésime, Artus Brunon qui, bien qu’exclu des affaires, décida d’aller demander quelques comptes à son aîné. Enfants les deux frères n’étaient pas particulièrement proches, la règle de l’héritage au premier-né – dépossédant ainsi le reste de la fratrie – les avait définitivement éloignés. Il est à signaler qu’Artus, tout comme ses six autres frères et sœurs recevaient de leur aîné une rente des plus confortables, comme un dédommagement de leur absence d’héritage. Cette rente, Artus y songeait lorsqu’il se fit annoncer. Onésime pour quelque obscure raison daigna le recevoir alors qu’ils ne s’étaient pas parlé depuis au moins cinq ans.

– Bonjour Artus, l’accueillit-il sèchement.

– Salut à toi grand-frère, répondit Artus moqueur.

– Quel peut bien être le but de ta visite ? Tu as besoin d’argent ?

– Pas nécessairement, mais maintenant que tu en parles, répondit malicieusement Artus.

– Entrons plutôt dans le vif du sujet, si tu veux.

– Soit, concéda Artus. Voilà. Il se trouve que j’ai appris que tu avais quelques problèmes de santé qui t’empêchent de gérer efficacement l’entreprise de Père. Étant ton héritier direct, car tu n’en as pas toi-même…

À ces mots, Onésime se sentant offensé se jeta sur Artus. D’un coup d’épaule, il le fit choir sur le tapis, il bondit à califourchon sur lui et commença à lui serrer le col pour l’étrangler.  Artus se débattait en lui donnant des coups de poings, ses pieds s’agitaient frénétiquement sur le tapis. Très rapidement, il se mit à suffoquer. Il tenta de crier mais seul un hoquet ridicule s’échappa de sa gorge, réduisant encore un peu plus le peu d’air encore présent dans ses poumons. Cette éructation fut un signal. Comme sortant d’une profonde absence, Onésime vit d’abord ses mains blanches aux tendons saillants puis juste au-dessus le visage grimaçant d’Artus. Secouant la tête, il se rendit compte de la démence de son geste et relâcha la pression sur le cou de son frère. Il se releva et courut mander un verre d’eau au domestique de service. Artus choqué, reprenait doucement ses esprits. À nouveau lucide, ses premiers mots furent d’indignation :

– Tu as perdu la tête ? Quel affront ai-je donc commis ?

– Pardon Artus. Je te supplie de me pardonner. Tiens, prends ce verre d’eau. Je deviens fou, tu as raison, cela fait trop longtemps que je tourne en rond dans cette pièce. Il faut que je parle à quelqu’un, il faut que je te parle. Jure-moi sur la tombe de notre Mère que tu ne répéteras pas un mot de ce que je vais te dire.

– Tu as ma parole, mon frère.

Un silence s’ensuivit durant lequel Onésime observa Artus dans les yeux, comme pour lire en lui la solidité de ce serment qui les liait désormais. Et là, à ce frère qui était presqu’un inconnu, il révéla le malheur qu’il portait sur lui comme un linceul depuis plus d’un mois. Quand il eut fini, Artus, connu pour son pragmatisme lui conseilla :

– Si je résume la situation, ta femme est devenue stérile, tu ne veux pas la répudier pour en prendre une autre. J’imagine que tu ne veux pas la tuer non plus, ne put s’empêcher de sourire Artus.

Onésime grinça des dents mais le laissa poursuivre.

– La solution n’est pourtant pas bien compliquée. Quand je dis solution, en fait je parle d’un choix. Tu aurais dû venir me demander conseil plus tôt. Tu peux tout simplement choisir de trouver une autre femme que tu féconderas contre argent et qui au terme de sa grossesse donnera son bébé à Clorinde. Le risque de cette solution, car je sais qu’il te faut un fils, c’est qu’elle te ponde une pisseuse. Autrement tu peux opter pour l’adoption d’un orphelin. Le problème lié à cette solution, c’est que l’enfant ne possédera pas ton sang. Dans les deux cas, ton incalculable fortune devrait permettre de rendre ces opérations assez faciles.

– Je préfère la deuxième solution affirma Onésime sans vraiment réfléchir. Ce ne sont pas les orphelins qui manquent de par le Continent.

– La première est pourtant beaucoup plus ludique, si tu vois ce que je veux dire, plaisanta Artus.

– Ce n’est pas drôle. Je n’ai vraiment pas le cœur à rompre mes vœux envers Clorinde, juste pour butiner une jeunette. Je veux juste un héritier.

– Tu as bien vieilli frérot, sourit Artus.

Cet intermède quelque peu amical avec son frère, avait rasséréné Onésime. Il s’en rendait compte son désespoir l’avait rendu aveugle : l’évidence de la solution proposée par Artus en était la preuve.

– Je dois présenter ton plan à Clorinde. Je ne peux, tu le conçois, me passer de son approbation. Si elle accepte, m’aideras-tu ? Je n’ai aucune envie de placer encore d’autres personnes dans la confidence.

– Conflit d’intérêt, opposa Artus.

– Que veux-tu dire par là ?

– Comprends-moi bien, frère ! Tu es plus âgé que moi, tu travailles dur à produire tes custodes dans le Monde entier. Il y a donc beaucoup de chances que tu meures avant moi qui passe mes journées à paresser. Il est donc tout à fait probable que j’hérite de l’Empire de Papa vu que tu n’as pas de descendant. Si je te trouve un bébé, c’en est fini de mon projet. Pour le mieux, j’aurai peut-être les rênes de l’entreprise jusqu’à la majorité de ton rejeton et cela seulement si tu meurs jeune. Je n’ai donc aucun avantage à accepter ta demande.

– Je ne te savais pas dévoré d’ambition à ce point, déclara Onésime surpris. Que puis-je te donner qui te ferait changer d’avis ?

– C’est très simple : augmente ma rente. En fait je souhaiterais que tu la doubles. A cette seule condition, j’accepterais de t’aider.

– Tu es dur en affaire, mais soit.  Si mon épouse accepte ta proposition, tu verras ta rente doublée dès que ta mission sera accomplie. Avant de conclure cet entretien, j’ai moi aussi quelques exigences en ce qui concerne notre pacte.

– Quelles sont-elles ? s’enquit Artus.

– Moi aussi, je peux être dur en affaire, tu sais.

– Annonce la couleur.

– Ma première condition est qu’il faudra que l’orphelin choisi soit recueilli très loin de Port des Dauphins. Tu comprends, je l’imagine cette précaution : les gens ont tendance à parler et les secrets les mieux gardés finissent par éclater au grand jour. Mieux vaut trouver un endroit où je ne suis pas connu. Les cheveux de l’enfant auront la couleur d’ébène, ses yeux seront bleus et sa peau sera blanche comme le lait ; ainsi personne ne mettra en doute ma paternité. Enfin, je souhaite que tu n’apportes un nouveau-né que dans une dizaine de mois, cela permettra de faire croire à tous qu’il est bien le fils de Clorinde, qui, quant à elle, disparaîtra durant cette période. Il est évident que tu devras procéder dans le plus grand secret de manière à passer inaperçu.

Avec une mine de conspirateur Artus prit la main de son frère.

– J’accepte et même mieux je comprends toutes tes exigences. Je les appliquerai à la lettre, si toutefois Clorinde adhère à notre plan. J’attends de tes nouvelles à ce sujet. A bientôt Onésime.

Artus sortit sans autre forme de cérémonie.

***

Clorinde accepta volontiers de se prêter à ce subterfuge car au fond cette histoire de stérilité était une affaire de dignité ; grâce à ce stratagème son honneur et celui de son époux seraient saufs. Artus tint parole et livra exactement onze mois plus tard un très joli bébé aux cheveux aile de corbeau, aux yeux bleus d’azur et à la carnation très pâle. Ils l’appelèrent Romary, prénom de gloire et de grandeur. Onésime tint lui aussi sa promesse et doubla la rente de son frère. Le Grand-Prêtre de Tarman ne fit aucun commentaire. Ayant à nouveau retrouvé le bonheur, le commerce des custodes repartit de plus belle et le chiffre d’affaire perdu pendant cette période noire de la vie des Brunon, fut vite récupéré.

Ses parents adoptifs aimèrent Romary de tout leur cœur sans jamais lui révéler ses origines. Évidemment Ils ne pouvaient pas savoir à qui ils avaient affaire.

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