EXERCICE DE STYLE

Cette nouvelle a été finaliste du concours de nouvelles policières Paris Polar en 2014. Pour bien comprendre mon texte, il est indispensable que je vous livre le thème imposé par les organisateurs de ce concours. Quoiqu’il en soit, pour la première fois, je n’ai pas compris pourquoi je n’avais pas gagné tant mon texte était différent et original tout en respectant les contraintes proposées. Je vous laisse juge…

Voici donc le thème du concours :

Pour la 5e année, Paris Polar organise un concours d’écriture de nouvelles.

Pour participer, il suffit de rédiger une nouvelle qui corresponde au genre polar ou roman noir ou littérature policière et d’y intégrer la contrainte littéraire fixée par le président du jury. La nouvelle devra démarrer par cette première phrase : « Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier » et se terminer par cette dernière phrase : « Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction ».

 

Et voici ma copie :

NOUVELLE SOUS IPÉCA

 

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier.

Je me sens obligée ici, de vous expliquer ce qu’est un Lavomatic. Au départ, il s’agit d’une marque qui est passée dans le langage courant, comme Frigidaire. Le terme Lavomatic « mot-valise » est a priori tiré de Laverie Automatique. Pas besoin d’un dessin ! Bon maintenant que vous êtes renseignés, je reprends.

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier.

Enfin la jeunesse, il y avait bien quelques vieux aussi, ceux qui avaient de trop petites retraites pour s’acheter un lave-linge.

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisaient la jeunesse du quartier et aussi quelques vieux.

Enfin se croisaient, faut pas croire que c’était la gare Saint-Lazare non plus.

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel passaient épisodiquement quelques jeunes du quartier et aussi quelques vieux.

En fait ce n’était pas deux hommes mais trois maintenant que j’y pense. Je reprends.

Les trois hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel passaient épisodiquement quelques jeunes du quartier et aussi quelques vieux.

Excusez-moi je dois aller dîner, ma femme m’appelle…

***

Bien mangé… Trop mangé peut-être. Bon alors où en étais-je ?

Les trois hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel passaient épisodiquement quelques jeunes du quartier et aussi quelques vieux.

Je tiens à signaler que, bien que Lavomatic soit une marque, je ne touche absolument rien de leur part, moi je disais Lavomatic comme ça, pas pour un contrat de sponsoring. Bon, je reprends.

Les trois hommes patientaient devant une laverie automatique dans laquelle passaient épisodiquement quelques jeunes du quartier et aussi quelques vieux.

Bien fait ! Ca leur fera même pas de pub. J’avance…

Non en fait ça n’avance pas. Je vais aller demander à ma femme quelques idées et je reviens…

***

J’ai vraiment une femme incroyable, elle vient de me confirmer que les hommes étaient bien deux et pourquoi ils patientaient. Cette fois-ci c’est bon j’y vais.

Les deux hommes patientaient, en fumant, devant une laverie automatique dans laquelle passaient épisodiquement quelques jeunes du quartier et aussi quelques vieux.

Oui en fait ils attendent que le séchage de leur linge s’achève.

Les deux hommes patientaient, en fumant, devant une laverie automatique en attendant que le séchage de leur linge s’achevât.

 Oui, en fait c’est normal qu’ils soient devant la laverie, depuis la loi Jenesaisplusqui il est interdit de fumer dans les lieux publics, c’est-à-dire depuis 2006 ou sept. Je pourrais chercher sur Internet, mais j’ai un peu la flemme, du reste cela n’est pas très important pour la suite. Donc ils fument devant la laverie, car l’action se déroule maintenant, c’est à dire aujourd’hui, donc la loi est passée quoi !

Aujourd’hui, les deux hommes patientaient, en fumant, devant une laverie automatique en attendant que le séchage de leur linge s’achevât.

Ca va pas les temps : si c’est aujourd’hui, c’est le présent.

Aujourd’hui, deux hommes patientent, en fumant, devant une laverie automatique en attendant que le séchage de leur linge s’achève.

En fait la laverie est sur une petite place, plantée de platanes.

Aujourd’hui, deux hommes patientent, en fumant, devant une laverie automatique, sur une petite place plantée de platanes, en attendant que le séchage de leur linge s’achève.

C’est le soir. Ambiance !

Ce soir, deux hommes patientent, en fumant, devant une laverie automatique, sur une petite place plantée de platanes, en attendant que le séchage de leur linge s’achève.

Ils attendent leurs copines pour plier le linge, ils sont nuls en pliage.

Ce soir, deux hommes patientent, en fumant, devant une laverie automatique, sur une petite place plantée de platanes, en attendant que le séchage de leur linge s’achève et que leurs copines arrivent pour les aider à tout bien plier.

Les copines arrivent.

Ce soir, deux hommes patientent, en fumant, devant une laverie automatique, sur une petite place plantée de platanes, en attendant que le séchage de leur linge s’achève, au moment où leurs copines arrivent pour les aider à tout bien plier.

Le linge est sec et ils ont fini leurs clopes.

Ce soir, deux hommes et leurs copines plient leur linge dans une petite laverie automatique, sur une petite place plantée de platanes.

Le linge est plié.

Ce soir, deux hommes et leurs copines sortent d’une petite laverie automatique, sur une petite place plantée de platanes, leur linge propre et bien plié dans leurs cabas.

Il y a un petit bistrot sur la place.

Ce soir, deux hommes et leurs copines sortant d’une petite laverie automatique, s’assoient à la terrasse d’un petit bistrot sur une petite place plantée de platanes.

Ça fait beaucoup de « petits » pour une seule phrase, mais c’est comme ça. Ils boivent un coup.

Ce soir, deux hommes et leurs copines assis à la terrasse d’un petit bistrot sur une petite place plantée de platanes, s’envoient quelques shots de tequila dans le groin.

Ils sont vite bourrés.

Ce soir, deux hommes et leurs copines, ayant bu quelques shots de tequila de trop, sont saouls comme des polonais.

Ils doivent pourtant rentrer chez eux.

Ce soir, deux hommes et leurs copines, saouls comme des polonais, décident malgré tout de prendre la voiture pour rentrer chez eux.

Là ça fait un peu prévention routière, boire ou conduire… Mais bon. Soudain survient le drame (on s’en doutait, c’est pour un concours de polars).

Ce soir, deux hommes et leurs copines, saouls comme des polonais, au volant de leur voiture, renversent un motocycliste à l’orée du bois.

Ils l’avaient pas vu. Il y a un virage qui empêche toute visibilité, à l’orée du bois.

Ce soir, deux hommes et leurs copines, saouls comme des polonais, au volant de leur voiture, renversent un motocycliste à l’orée du bois, à l’entrée d’un virage à visibilité réduite.

Putain, c’est la panique.

Ce soir, deux hommes et leurs copines, saouls comme des polonais, au volant de leur voiture, viennent de renverser un motocycliste à l’orée du bois, à l’entrée d’un virage à visibilité réduite ; ils paniquent et emplafonnent un arbre dans la foulée.

Bon, là c’est bon ! Ils sont dans la forêt, ça peut coller avec la fin imposée du concours de nouvelles, la cime des arbres… Ça c’est fait !

Ce soir, deux hommes et leurs copines, toujours saouls comme des polonais, viennent de renverser un motocycliste à l’orée du bois et d’emplafonner un arbre avec leur véhicule.

Le motocycliste est inconscient et la caisse est foutue.

Ce soir, deux hommes et leurs copines, dont la caisse encastrée dans un arbre est foutue, entourent le motocycliste inconscient qu’ils viennent de renverser à l’orée du bois.

Une des copines se dit qu’il faudrait appeler les secours.

Ce soir, deux hommes et leurs copines à l’orée du bois, entourent le motocycliste inconscient qu’ils viennent de renverser : l’une des femmes, pleurant, sort son portable pour appeler les secours.

Et là ils s’engueulent. Le conducteur est un peu moins bourré. Ca dégrise un accident. Pour lui ça commence à puer. Les points de permis, le procès,  la taule, va savoir…

Ce soir deux hommes et leurs copines, s’engueulent à l’orée du bois, autour du corps du motocycliste qu’ils viennent de tuer : le conducteur refuse d’appeler les secours.

Et là les deux mecs se battent. Ils ont tous les deux peur de la prison : le conducteur ivre pour meurtre si on appelle les secours, le passager pour complicité si on ne les appelle pas. Vous voyez le dilemme.

Ce soir, à l’orée du bois, deux hommes se battent près du corps du motocycliste qu’ils viennent de tuer, leurs copines essayent de les séparer.

Le conducteur prend le dessus et écrase la gueule de son con de pote à grands coups de poing.

Ce soir, deux hommes sont morts à l’orée du bois ; un conducteur ivre a renversé l’un et a tué l’autre à coups de poing : il jette un regard mauvais aux deux femmes témoins des meurtres.

De toute façon au point où il en est un cadavre de plus, un cadavre de moins…

Ce soir, deux femmes ont très peur pour leurs vies ; l’une, en se sauvant, se tord la cheville et s’étale la gueule comme une grosse conne tandis que l’autre s’enfuit dans les bois.

Le mec, il veut pas laisser de témoin.

Ce soir, un homme pulvérise la gueule de sa copine à grands coups de talons ; une fois celle-ci achevée, il s’occupera de l’autre salope qui vient de s’enfuir dans les bois.

On voit un peu trop venir la fin ! Le mec va courir après la minette dans les bois. Paniquée, dans le noir, elle va se prendre des branches dans la tronche qui vont lui zébrer la peau, perdre une godasse, glisser sur une flaque de boue, déchirer son chemisier sur un quelconque épineux pour rajouter une petite touche d’érotisme à la scène. Finalement, après quelques feintes et zigzags infructueux à travers les arbres, la gonzesse tombera à genoux sous la ramure, trop essoufflée pour hurler, trop terrifiée pour se battre. Soumise quoi ! L’homme la rattrapera, l’écume aux lèvres, les yeux brillants de haine malgré l’obscurité. Sûr de sa domination, le type prendra alors tout son temps pour rajouter une petite touche de sadisme dilatoire à la scène, ramassera enfin une grosse pierre pour la frapper. Elle pensera alors, résignée, que plus rien ne peut la sauver. Rien ? Et Superman alors ? Ou Dieu ? Et là apparaîtra la phrase tant attendue : elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction. Au niveau du temps employé c’est pas vraiment ça : ça passe du futur au passé simple. Pas très grave. J’en ai vu d’autres…

Ce soir, un homme vient d’écraser la gueule de sa copine à grands coups de talons…

***

La lectrice des éditions Polar Hamine épuisée, s’interrompit et posa les feuillets sur ses genoux. Il lui restait encore plus de cent nouvelles de cet acabit à déchiffrer d’ici au mois prochain. Les petites maisons d’édition… Ce concours de textes était vraiment exténuant. Heureusement, il faisait beau et elle avait pu s’installer pour lire sur un banc ombragé du jardin du Luxembourg ; malgré cela, la lassitude la gagnait. Elle soupira :

– Que j’en ai assez de lire de si émétisantes nouvelles pour ces éditions qui me payent si mal. Je rêvais d’écrire des romans d’amour, de belles histoires exaltées pleines d’amants impossibles et superbes, aux sentiments si purs, si absolus qu’ils renvoient au néant toute peur métaphysique ; mais voilà, je n’ai pas l’étincelle, pas le souffle… Résultat, ma vie se passe à parcourir ces polars si violents, ces horreurs pleines de sang et de tripes. Non que je sois la plus infortunée sur cette Terre, il y a bien plus malheureux, mais si pour une fois l’Autre là-haut avec sa grande barbe blanche me faisait un signe, m’envoyait enfin un peu d’inspiration pour que je puisse réaliser mon rêve…

Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction.

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Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

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