MONSIEUR BORRIAUD – La fin (ou non)

La mémoire est réellement une mécanique étonnante. Les deux observations que j’ai postées à propos de Monsieur Borriaud – ici et -, mon professeur de français et de latin en classe de 3ème, ont ouvert une large porte sur ce pan de mon passé : des événements que je croyais avoir totalement oubliés me reviennent en tête, comme une évidence.

Il est surprenant aussi que des passerelles se jettent aussi facilement entre ce lointain passé et l’actualité récente ; comme si les enseignements de cette époque, plus que de simples apprentissages s’étaient dressés en principes de vie, de pensée.

***

Ce paragraphe traite des méthodes pédagogiques peu ordinaires utilisées par Monsieur Borriaud ; il évoque aussi l’aride sujet de la poésie latine. Si par avance cela vous barbe, vous pouvez vous rendre directement à la suite en cliquant ici.

La scansion. Les spondées et les trochées. Les hexamètres dactyliques. Les césures trochaïques. Virgile, qui vêt sa toge virile le jour de la mort de Lucrèce. L’Énéide et ses 10.000 vers. Que la poésie latine est difficile ! Et malgré les enseignements de Monsieur Borriaud, je m’y cassais la tête et les dents. Je ne comprenais vraiment pas à quoi tout cela pouvait bien servir et la beauté des vers était bien difficile à apprécier dans une langue morte. Notre professeur voyait bien que son cours avait un succès plus que modéré alors que les poèmes qu’il nous proposait avaient l’air de réellement l’inspirer. Non décidément, la mayonnaise qui montait si facilement d’habitude, ne prenait pas.

Il s’interrompit brutalement au milieu d’un vers qui évoquait la cruelle Junon[1] –  saeva Juno -, jeta son livre, prit un air furieux et s’exclama :

– Puisque c’est ainsi, prenez donc une feuille. Il reste un quart d’heure de cours ; c’est plus que suffisant pour une version. J’espère que vous apprécierez cette attention. Traduisez donc ce que j’écris au tableau !

D’une main nerveuse, il traça :

Caesarem legatos alacrem eorum.

Sumpti dum est hic apportavit legato.

Toute la classe soupira. Sans Gaffiot[2], cela ressemblait à une mission impossible. Au bout de deux minutes, pourtant, mon copain Patrice rit au moment pile où je comprenais la blague à mon tour.

– Oui Patrice ? Tu veux partager la cause de ton hilarité avec nous, demanda Monsieur Borriaud ?

– Ce n’est pas du latin, Monsieur ! C’est du français.

Il ménagea une petite pause, dans l’incompréhension de la plupart. Seuls quatre ou cinq avaient saisi l’astuce.

– Il faut lire : « César aime les gâteaux à la crème et au rhum. Son p’tit domestique apporta vite les gâteaux. ».

– Bien vu Patrice ! Je vais profiter de cette parenthèse pour vous expliquer la controverse – qui ne date pas d’hier – autour de laquelle s’écharpent nos plus éminents professeurs : de quelle manière doit-on prononcer le latin ? Vanité ? Tous ceux qui le parlaient vraiment sont morts depuis des lustres. Cela a toutefois une certaine importance si on considère la petite blague que je vous ai faite. Admettez-le, si vous prononcez le « um » des fins de mots « oum », le « os » « osse » et cætera, la petite plaisanterie que j’ai écrite au tableau perd tout sens en français.

Et voilà, il avait l’art de rebondir quand il savait qu’il perdait son auditoire ; mais, pour autant, il ne lâchait rien dès que cela touchait à notre éducation, comme je vais le montrer. Je l’ai déjà dit précédemment, il voulait faire de nous des sur-femmes et des surhommes.

Innocemment, à la fin du cours, il ordonna :

– Pour la prochaine fois, composez-donc un hexamètre dactylique avec des mots latins qui forment sans les traduire une phrase lisible en français, tout comme celles au tableau.

Tout le monde se plia à l’exercice, car au fond c’était plutôt marrant. J’eus une très bonne note avec mon :

Per ingemit sidere : modi volat ille, quoque id io ![3]

Le reste de la classe fournit aussi de très bonnes copies, souvent amusantes, parfois scabreuses, l’utilisation du verbe amare – aimer –  au futur indicatif pouvant s’avérer précieuse pour ce type d’exercice[4].

– Bon, s’exclama notre professeur ! On a bien rigolé ! Mais maintenant que vous savez ce qu’est un hexamètre dactylique, nous pouvons revenir à Virgile. Qui vient au tableau ? Nathalie ? Très bien, on applaudit Nathalie ! Voilà ce que j’attends de toi : je vais d’abord écrire un extrait de l’Énéide au tableau. Ensuite tu vas le scander – je t’aiderai si tu as du mal – enfin tu nous le liras en mettant les accents toniques aux bons endroits et avec un ton solennel et affligé. Si tu as un air en tête, tu peux chanter si tu préfères.

Là, c’était cousu de fil blanc, Nathalie était la soliste de la chorale du collège, elle jouait merveilleusement du piano, du violon et passait ses journées à chanter. Joignant le geste à la parole, Monsieur Borriaud inscrivit au tableau les premiers vers de l’arrivée d’Énée dans le monde souterrain :

Di, quibus imperium est animarum, umbraeque silentes,

et Chaos, et Phlegethon, loca nocte tacentia late,

sit mihi fas audita loqui ; sit numine uestro

pandere res alta terra et caligine mersas ![5]

Ce jour-là, Nathalie chanta l’Énéide sur l’air de California Dreaming des Beach Boys et dans mon souvenir, c’était extrêmement réussi. L’idée de fredonner Virgile en l’associant à une musique connue fit son chemin. Nous nous l’appropriâmes en choisissant des thèmes que nous aimions bien, essentiellement du rock british, musique extrêmement bien adaptée par sa rythmique et par les accents toniques de la langue anglaise. Certains essayèrent même ce procédé sur du AC/DC : rires garantis. Au bout de deux semaines nous trouvions tous la scansion amusante et relativement facile.

Par un chemin détourné, il est vrai, notre professeur avait encore réussi son coup : nous apprendre.

***

Je l’ai déjà dit dans un post précédent, au fil des mois des petits couples s’étaient formés au sein de la 3ème A. Il n’y avait pas de téléphone portable à l’époque, pas moyen de s’envoyer des SMS. Alors, les amoureux transis qui ne supportaient pas d’attendre la récréation pour déclarer leur flamme à l’Être adoré faisaient passer des petits mots. Des demi-feuilles pliées en quatre circulaient profusément dans la classe, transmises par des mains de confiance, pour garantir la confidentialité des contenus[6]. Pour ma part, pas de petits mots. J’avais bien une copine mais elle était en 6ème. Il faut dire qu’elle avait pris beaucoup de retard dans ses études tout en ayant beaucoup d’avance en matière de sensualité, ce qui tombait bien car pour moi c’était l’inverse – si on peut parler de retard à 14 ans. Bien que 3 classes en dessous de la mienne, Marie-Christine était tout de même plus âgée que moi, c’est dire si elle avait à m’apprendre.

Monsieur Borriaud – quitte à me répéter – avait grandement élevé nos standards en matière de littérature. La plupart des petits mots d’amour échangés, étaient rédigés sous forme de poèmes, la plupart du temps en alexandrins. Le sonnet était quasiment devenu une norme, rimes embrassées tant qu’à faire et riches si possible. Notre professeur trouvait amusant d’intercepter ces mots ; ensuite, il les corrigeait et les annotait. Chaque expéditeur – ou trice – était ensuite convoqué pour une rapide entrevue et recevait les conseils du maître. Même ces manifestations d’amours adolescentes étaient un prétexte à apprendre. Il examinait avec sérieux les œuvres de mes camarades, corrigeant parfois de rares fautes d’orthographe, apposant des « Tournure malhabile », « Un peu trop direct », « Pas assez incisif », « Pauvre », « Un peu réchauffé », mais aussi des « Très bon », « Amusant », « Bien imaginé », « Délicieusement coquin »…

Fort de ces remarques, les auteurs revisitaient alors leur œuvre avant de la réexpédier par le même canal à l’Amour de leur vie. C’était devenu une sorte de jeu à trois entre les couples et Monsieur Borriaud, un jeu si acharné qu’un concours permanent de poèmes naquit rapidement dans la classe. Les heureux récipiendaires comparaient le talent de leurs Roméo respectifs – ou de leurs Juliette – et mesurait la hauteur de leurs flammes à la qualité des odes qui leur était consacrées. J’étais agacé d’être exclu et franchement, même si elle était très gentille, Marie-Christine n’aurait pas vraiment apprécié à sa juste valeur un poème que je lui aurais dédié. Je décidais donc de la quitter afin de me trouver une amoureuse dans la classe à qui j’enverrais les mots de mon cœur et qui en retour me posterait de brûlantes déclarations. Une des Nathalie[7] était toujours libre, je pris donc ma plus belle plume, lui composait un très joli sonnet et le glissait dans son sac à dos pendant la récréation. Je ne voulais pas prendre le risque de me faire « intercepter » par Monsieur Borriaud alors que je n’étais pas sûr qu’elle accepterait cette invitation à sortir avec moi. Je ne me souviens plus vraiment de ce que je lui écrivis – ses cheveux, ses yeux, son sourire probablement, pour une première approche je n’aurais pas osé descendre plus bas – mais cela devait être plutôt satisfaisant car, le lendemain elle répondit favorablement à ma demande par un magnifique poème. Ça y était, nous étions tous les deux dans la partie, il ne restait plus qu’à laisser Monsieur Borriaud se saisir de nos missives.

J’ai égaré les poèmes de Nathalie et je n’ai gardé aucune trace des miens. Probablement sont-ils plus beaux dans mon souvenir que dans la réalité. Peu importe finalement, bonnes ou moins bonnes, ces poésies nous émerveillaient et devaient donner à Monsieur Borriaud un certain sentiment d’accomplissement : le plaisir d’enseigner les Lettres à une classe de poètes.

***

Je voulais conclure cette observation sur l’enseignement du latin de nos jours, mais avant-hier je suis tombé, par hasard, sur un article qui abordait le phénomène TikTok – 500 millions d’abonnés dans le monde. Ce nom ne m’était pas étranger, j’avais reçu tout un tas de spams sur mon Smartphone me proposant de télécharger l’application ; mais, jusqu’à présent je n’avais jamais eu la curiosité de regarder ce que c’était. Il s’agit en fait du réseau social le plus en vogue chez les collégiens. Les gamins se filment pendant quelques secondes en train de danser ou de chanter en play-back puis partagent la vidéo sur le réseau. Le réseau quant à lui aime, partage à son tour et commente. Bref un moyen de devenir populaire, influent, célèbre ; un bon moyen aussi de se faire harceler, cracher dessus ou insulter. Souvent les vidéos sont hyper-sexualisées – ce sont des ados ; le réseau TikTok est paraît-il peuplé d’une armée de pédophiles qui envoient des messages à caractère sexuel aux jeunes utilisateurs – trices.

Sans aller jusqu’à pleurer cette époque magique, je préfère de loin nos échanges de poèmes entre amoureux.

Observation suivante

Monsieur Borriaud – La suite

Monsieur Borriaud – Le début


[1] C’est la méchante dans l’Énéide.

[2] Dictionnaire de référence latin-français

[3] Pour bien comprendre, il faut savoir qu’un de mes camarades se nommait Perrin et que ses parents élevaient des poulets. Littéralement la traduction est : par l’étoile, gémissements: il vole en quelque sorte, il est également perçu youpi 🙂

[4] Je vous laisse chercher par vous-mêmes, si vous n’avez pas déjà trouvé.

[5] On est au cœur du sujet : les secrets des sombres profondeurs de la Terre.

[6] Conformément à la General Data Protection Regulation en vigueur dans l’Union Européenne 🙂

[7] Voir Monsieur Borriaud – La suite

2 commentaires sur “MONSIEUR BORRIAUD – La fin (ou non)

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  1. Hum, je croyais que mon niveau de latin chez les Jésuites était bon, et j’ai pas mal transpiré sur Virgile, mais je n’ai jamais été capable de composer des hexamètres dactyliques !

    1. C’étaient des hexamètres dactyliques faits en riant et pas nécessairement orthodoxes, ce sont les meilleurs.
      En tout état de cause, je vous remercie de vous intéresser à ce que j’écris, je suis sincèrement flatté.
      Une très belle nuit à vous.

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