LE CHEMIN DE LA MER – Chapitre 04 (1/2)

L’affaire de Rouahnn

(première partie)

Résumé : Daël un vieux Sage a promis à Valentine, une gamine, de l’emmener voir la Mer et de lui apprendre le secret de son art : la Magie.

– Bon, assez ri, dit Daël. Ecoute-moi petite morv…  Euh, je veux dire… Quel est ton prénom jeune fille ?

– Je m’appelle Valentine, Grand Maître.

– Bon écoute-moi bien apprentie Valentine, voilà comment nous allons procéder. Si nos chemins se sont croisés dans cette auberge, c’est que je me rendais à Rouahnn par le col de la Grosse Perche. On a en effet demandé mon assistance sur une affaire des plus délicates. Je dois donc tenir cet engagement avant de tenir le nôtre. Je te rends tes pièces de cuivre, va faire tes courses comme cela était prévu. Notre voyage et ton apprentissage me coûteront tellement cher que ces quelques sous n’y changeront rien. Rentre à la ferme avec tes commissions. Je passerai te prendre dans trois jours environ. Je pense que ce délai sera suffisant pour résoudre l’affaire en question et réunir montures, équipement et provisions de voyage. De ton côté prépare tes bagages. N’emporte que le strict minimum et surtout pense à prendre des vêtements chauds : nous sommes au mois d’Août certes, mais le trajet sera long, environ un an dirais-je ; si tout se passe bien. Pense aussi à bien te débarbouiller, une hygiène impeccable est indispensable quand on voyage.

– Promis Grand Maître, j’irai me laver au torrent avec le gros savon vert.

– Au fait j’oubliais, sais-tu monter à cheval ?

– Oui, Grand Maître. Je monte souvent notre jument de trait en hiver pour qu’elle garde la forme. Nous faisons de grandes promenades dans la neige.

– Et est-ce que tu sais lire ?

– Un peu, répondit timidement Valentine.

– Très bien, ça sera donc la première partie de ton apprentissage. Il est essentiel que tu lises parfaitement si tu veux pratiquer une bonne Magie.

– Comment m’y prendrai-je ?

– J’ai dans l’idée que notre périple s’organisera de la manière suivante : nous voyagerons le matin et l’après-midi sera consacré à l’étude. Dans nos bagages, j’avais prévu d’emporter quelques manuels scolaires, j’y rajouterai une poignée de méthodes de lecture. Prends soin de toi d’ici mon retour. Au revoir.

– Au revoir Grand Maître.

– Et arrête de m’appeler Grand Maître ! Appelle-moi Maître, cela suffira.

–Très bien, Maître.

***

En descendant dans la vallée pour rejoindre Val d’Ésire, Valentine fut prise d’un doute. Et si le Magicien ne revenait pas ? Elle aurait l’air bien bête d’avoir annoncé à ses parents que le Grand Sage allait lui enseigner la Magie et l’emmener voir la Mer. Au demeurant, comment allait-elle s’y prendre pour leur annoncer la nouvelle ? Ils ne la croiraient jamais. Elle, la petite sotte, prise en apprentissage par un Magicien, c’était impensable. Et même s’ils la croyaient, est-ce qu’ils la laisseraient partir ? Après tout ils comptaient sur elle à la ferme. La situation était vraiment trop compliquée, elle n’était qu’une gamine après tout. Brusquement elle se sentit apeurée par le pacte qui la liait au Magicien. D’un côté l’immensité du Monde et la puissance de la Magie, de l’autre elle, si petite, si ignorante, si fragile, c’était trop déséquilibré. Elle se mit à regretter de s’être mêlée d’une conversation de Grands. Elle aurait dû rester dans son coin à boire son verre de lait chaud. Au lieu de ça elle s’était comportée comme une petite morveuse – c’était bien le mot – qui s’occupe des affaires des autres sans y avoir été invitée.

Le soleil frappait fort à nouveau mais n’avait pas encore réussi à sécher le sol tant il avait plu. Immanquablement, juste à la sortie d’une bosse, Valentine dut faire un détour dans l’herbe mouillée, car le chemin était inondé. Alors que la végétation gorgée d’eau ployait sous ses pas, exhalant le doux parfum de l’été, elle sentit comme une présence dans son dos qui lui donna des frissons. D’un coup elle se retourna, mue par un mauvais pressentiment ; mais elle ne vit que son ombre. Rassurée, elle rit de s’être fait peur toute seule :

– Si maintenant ma propre ombre me fait paniquer…

Elle reprit sa descente. Il fallait se dépêcher car elle avait perdu beaucoup de temps dans cette auberge et elle ne voulait pas faire le chemin du retour de nuit. Elle reprit le sentier à nouveau praticable et accéléra le pas.

***

De son côté, Daël poursuivait son ascension du Col de la Grosse Perche ; lui aussi était abîmé dans ses pensées. Un élément de son aventure de la matinée le tracassait. De par sa formation à l’Ordre du Temps – celui qui passe, pas celui qu’il fait – et surtout de par sa longue expérience de cette Magie, il aurait dû prédire l’orage qui allait s’abattre sur lui, dès le petit déjeuner ; or malgré le sort de prévision qu’il avait lancé, comme il le faisait toujours lorsqu’il s’apprêtait à prendre la route, il n’avait rien détecté. De deux choses l’une, soit il se faisait vieux, dans ce cas il était temps de songer à la retraite, soit cet orage avait été provoqué par un autre Mage qui avait contré son pouvoir de prémonition, dans ce cas il fallait qu’il découvre qui et surtout pourquoi.

Un autre sujet le préoccupait : l’affaire pour laquelle on l’avait mandé à Rouahnn. En ces temps les vieux sages tels que lui étaient souvent mandatés par leurs suzerains pour rendre justice dans les provinces reculées. Daël, en temps qu’amateur d’énigmes, acceptait bien volontiers ce genre d’engagements qui lui permettaient de s’adonner avec délectation à la quête de la vérité et mettaient à l’épreuve son sens de la déduction. Daël allait être comblé : l’affaire se révélait plutôt complexe. Une veille veuve avait été égorgée puis dépouillée de son or. L’assassin présumé avait été repéré par deux témoins de bonne moralité, à son entrée dans la chaumière du crime et à sa sortie. Ce qui rendait l’affaire amusante – aux yeux de Daël – était que le suspect, un certain Bastien Favre, avait une particularité familiale rare : il possédait un frère jumeau, absolument identique. Comme de bien entendu, Bastien niait le crime, son frère besson sans alibi, niait tout autant, chacun accusant implicitement l’autre. Il allait falloir trouver une astuce pour que le coupable se révèle.

Quelques dizaines de mètres séparaient désormais Daël du Col de la Grosse Perche, quand une noire sensation l’assaillit. Cette sensation lui disait : « La petite morveuse est en danger ! ». Le trouble disparut quasi instantanément. Malgré la fugacité de son effet, Daël prit cette impression très au sérieux : ce n’est pas au vieux Mage que l’on apprend la force de l’intuition. Cela le conforta d’autant plus dans son idée que quelqu’un était à la manœuvre, un Magicien probablement et que sa rencontre avec la petite Valentine était tout sauf fortuite. L’évoquant par la pensée, Daël ne put s’empêcher de sourire au tour que lui avait joué la petite morveuse tout à l’heure à l’auberge.

– Il faudra être vigilant, se dit Daël. Cette gamine porte en elle quelque richesse ou pouvoir qu’un Enchanteur aimerait bien s’attribuer. Peut-être représente-t-elle une forme de danger dans l’avenir ? Ce qui est certain c’est que la gamine est spéciale.

N’en ayant pas les réponses, Daël chassa ces questions de sa tête. Il venait de franchir le Col et au loin il apercevait déjà le village de Rouahnn, mollement niché au bord du Lac Vert. Il croisait de plus en plus de marchands ou de promeneurs sur sa route ; comme lui, ils avaient dû attendre la fin de l’orage. Maintenant que le soleil brillait à nouveau, la voie commençait à devenir fréquentée. Le chemin était moins tortueux sur ce versant moins pentu et comme il est plus facile de descendre que de monter, le Vieux Sage put, malgré l’affluence, atteindre rapidement son but, à savoir l’auberge du Flocon, un des restaurants les plus réputés de Rouahnn. Cette marche à flanc de montagne avait été particulièrement éprouvante et il mourait de faim. L’établissement dans lequel il se rendait, était particulièrement connu pour ses fritures du lac, ce qui n’était pas pour déplaire à Daël. Bien vite attablé, il se commanda une assiette de perches, un omble chevalier façon meunière et un pichet de vin blanc. Le passage par le Col de la Grande Perche était très fréquenté, surtout en cette saison. L’hiver, en effet, les chutes de neige le rendaient souvent impraticable. Le Mage ne fut donc pas surpris de voir autant de personnes dans le restaurant alors que l’après-midi était déjà si avancée. Voyageurs et commerçants affluaient à toute heure, contraignant le gérant du Flocon à faire de nombreuses heures supplémentaires. Celui-ci s’en plaignait souvent, mais il suffisait de le voir, le soir, en train de faire ses comptes pour comprendre qu’il ne regrettait pas tant que cela ces horaires d’ouverture à rallonge.

– Avez-vous bien déjeuné, mon Maître ? n’attendant pas la réponse l’aubergiste poursuivit. Je suppose que vous êtes ici pour l’assassinat de la mère Cailleau ?

– Oui et oui, répondit laconiquement Daël.

– La pauvre vieille, c’était une si bonne vivante. Elle venait souvent au Flocon, vous savez. Une très bonne cliente, on la regrettera. Quand je pense que cette crapule, que dis-je, cette vermine de Favre a fait le coup…

– A votre avis lequel est coupable, Bastien ou son jumeau ? s’enquit le Mage. Attendez un peu avant de répondre et servez-moi donc une ration de ces délicieuses myrtilles que je vois là-bas.

L’aubergiste revint avec une assiette remplie de fruits, de la crème et du vin sucré posés sur un plateau.

– Vin ?

– Évidemment, assura Daël, avec un œil gourmand !

– Crème fraîche ?

– Bien sûr.

Le restaurateur déposa artistement la crème sur les baies après les avoir abondamment arrosées de vin.  Il présenta le résultat au Magicien qui en saisit une cuillère et l’enfourna avidement.

– Divin, s’exclama le Sage d’un ton connaisseur.

On peut le dire sans forcer le trait, Daël était un gourmand et en vieillissant il avait tendance à aimer de plus en plus le sucre. Son dessert rapidement fini, il reprit :

– Vraiment un régal ! Vive la saison des myrtilles ! Au fait l’ami, tu ne m’as pas donné ton avis sur le meurtrier. Bastien ou pas Bastien ?

– Désolé, mon Maître, je suis un peu surmené en ce moment, avec tout ce passage. Je n’arrête pas de travailler à servir tous ces gens et à mon âge…

– Arrête un peu de te plaindre ! l’interrompit Daël. Beaucoup de clientèle n’a jamais fait de mal au commerce. Réponds plutôt à ma question, satané pleurnicheur.

– Pour être honnête je n’en ai absolument aucune idée. Les jumeaux sont parfaitement identiques. Il est impossible de les différencier, même leur propre mère en est incapable.

– On verra ça, répondit Daël en se levant de table. Au demeurant, toi qui vois passer beaucoup de voyageurs dans ton établissement et qui n’es certes pas le prince de la discrétion, as-tu vu ou entendu quelque chose d’inhabituel ces derniers temps ?

– Inhabituel comment ? interrogea le restaurateur.

– Des personnages louches qui chuchotent au lieu de parler, qui ont des mines de comploteurs. Tu vois ce que je veux dire.

– Oui, j’imagine. Ma réponse est non, absolument rien d’anormal. Je n’ai vu qu’habitués, voyageurs parfaitement ordinaires ou démarcheurs : la routine, quoi !

– Très bien, ouvre l’œil cependant et préviens-moi si tu remarques un événement curieux, même un détail. Je resterai à la pension du Lac pendant mon séjour, tu pourras déposer un message à l’accueil si je ne suis pas sur place.

– Entendu Grand Maître !

– Bon, je dois y aller maintenant. Pour le règlement de mon repas adresse-toi au Bourgmestre de Rouahnn, ce bon vieil Isidore. C’est la ville qui prend en charge mes frais.

– Il en sera fait ainsi Grand Maître ! Bonsoir à vous !

Daël sortit de l’auberge et descendit vers le lac sur lequel les rayons du soleil commençaient déjà à rougeoyer.

***

Valentine avait répété les mots qu’elle allait prononcer à ses parents pendant tout le voyage du retour de Val d’Ésire. Le soir, pendant le souper, après de nombreuses hésitations, n’en pouvant plus de retarder l’échéance, elle leva la main et demanda à prendre la parole. Son père, Ambroise, surpris, car généralement on ne parlait pas à table, a fortiori quand on était un enfant, lui donna néanmoins sa permission estimant que le sujet devait être assez grave pour qu’elle propose de rompre le silence du repas.

– Je vous ai dit que pendant l’orage, je m’étais abritée au refuge du Sapin Mort ; mais ce que je ne vous ai pas dit en revanche, c’est que là-bas se trouvait aussi Daël le Grand Sage qui mangeait du ragoût.

– Ah, oui ? Ca alors ! Quelle coïncidence ! Dis-moi, comment est-il ? demanda sa mère. On prétend qu’il mesure plus de 2 mètres de haut.

– Non, il n’est pas très grand, un peu voûté peut-être. Mais ce n’était pas là où je voulais en venir. En réalité, il m’a proposé de devenir son apprentie Mage…

– Très bonne plaisanterie, s’esclaffa Ambroise. Tout le monde sait très bien que seuls les hommes peuvent prétendre devenir Magicien. De plus pourquoi te choisirait-il toi, une petite paysanne ? C’est pour nous raconter ces stupidités que tu as troublé le calme de notre dîner ?  Mange ton brouet et tais-toi pour le reste de la soirée.

– Je ne dis pas de stupidités, j’ai un témoin, reprit fermement Valentine.

– Ah oui et qui donc ? Le bon Roi Alcar qui trinquait ce jour-là avec le Magicien ?

– Non, évidemment non, démentit Valentine. Mon témoin c’est l’aubergiste qui tient le Sapin Mort. Il a vu toute la scène.

– Très bien, je passerai le voir demain et si tu as menti, prépare-toi à une bonne correction. Maintenant on se concentre sur nos bols !

La discussion s’arrêta là et plus un commentaire ne fut échangé de toute la soirée.

Ambroise tint sa promesse et dès le lendemain matin se rendit au refuge, certain que sa gamine affabulait. Il fut fort surpris par le récit que lui fit l’aubergiste. Non seulement sa fille disait la vérité mais de plus elle avait battu le Grand Mage aux jeux de l’esprit. Là, il n’y comprenait plus rien. Elle n’était même pas allée à l’école, c’était totalement impossible. Peut-être avait-elle un certain talent au fond ? En ce cas, il faudrait qu’il la laisse partir avec le Mage. De toute façon il ne pourrait s’opposer à la volonté d’un homme si puissant et de manière plus profonde, il n’avait pas envie de gâcher la vie de sa propre fille, qui, si ça se trouvait était promise à un brillant avenir. Au demeurant, il ne tenait pas plus que ça à la voir se briser les reins dans les champs, comme sa femme et lui, toute sa pauvre existence. Si elle pouvait gagner sa pitance autrement, cela ne lui posait pas de problème. Néanmoins l’idée de son départ lui déchirait le cœur, elle était si gamine, si fragile. Il n’osait même pas imaginer la peine qu’aurait sa femme Hortense. Si lui souffrait, elle, allait être dévastée. Il reprit le chemin de la ferme en ruminant de sombres pensées. Il fallait qu’il se hâte, car connaissant l’aubergiste, il savait que la nouvelle allait se propager dans toute la Vallée. Il voulait être celui qui l’annoncerait le premier à sa chère Hortense. Il saurait trouver les mots.

***

Après son copieux repas Daël se rendit à la pension du Lac, un très joli chalet fleuri aux volets rouges. Attendu et considéré comme un invité de marque, son enregistrement à l’accueil fut des plus rapides. La jeune réceptionniste le conduisit à sa chambre. Elle tiqua quand le Vieux Sage lui déclara qu’il n’avait aucun bagage mais cela en resta là. Sur ce point, Daël avait un petit secret, un objet magique, une sorte de petite escarcelle qu’on appelait la Poche Immense. Une fois la porte fermée, il se saisit de la minuscule bourse et fut encore une fois émerveillé d’en tirer autant d’objets. Il en sortit tour à tour, une robe et un chaperon doublés de fourrure, trois bougies, cinq torches, une barre de fer, une pierre à feu, de l’amadou, un nécessaire de toilette, un coffre en bois qui contenait ses fioles, deux chemises bleues, quatre paires de chausses, deux hauts-de-chausses, une paire de chaussures de montagne, un pourpoint neuf, trois Pierres de Pouvoir, neuf traités de Magie, 127 parchemins de sorts à usage unique, bref ce qu’il avait l’habitude de nommer son barda de voyage. La Poche Immense était le seul objet magique que possédait Daël. Il détestait ces Sorciers qui se couvraient de joncaille magique de la tête au pied, vêtus d’habits oints de runes sacrées, parés de fanfreluches enchantées ou tatoués de symboles occultes. Il les trouvait prétentieux et vains. La Magie, son Art, se pratiquait sans artifice et seuls les faibles en pouvoir avaient besoin de ces béquilles ridicules. Tous ces objets déshonoraient ceux qui les portaient. De surcroît, Daël pratiquait toujours son Art avec sobriété. Il ne gaspillait pas son énergie à épater la galerie : juste de la bonne Magie, simple et de bon goût. Ces interventions de fait étaient généralement très peu spectaculaires, mais souvent décisives. Il n’avait que mépris pour le paraître.

Une fois vidée de son contenu, le Magicien fit tourner la délicate aumônière dans sa main.

– Quel prodige, songea-t-il, une si petite escarcelle qui tient dans un gousset et qui de façon étonnante est beaucoup plus grande à l’intérieur que le laisse paraître ses proportions minuscules. Un paradoxe en cuir !

Cette Magie le dépassait car elle ne faisait pas partie des enseignements de son Ordre. Il y a plus de 20 ans déjà, un collègue lui avait offert ce cadeau pour le remercier de son aide discrète sur une affaire extrêmement scabreuse. C’était un présent rarissime, un présent pour un Roi. Il avait bien failli refuser tant il trouvait cette offrande disproportionnée au regard du service rendu. S’étant finalement laissé convaincre, il avait pu tester ses incroyables propriétés. On pouvait y glisser un nombre incalculable d’objets de toutes tailles et toutes formes. Sa seule limitation est qu’elle ne pouvait contenir plus de 100 kilos de matériel, ce qui était tout de même gigantesque. Encore plus extraordinaire, la Poche avait la même masse vide ou remplie. Ceci la rendait inestimable pour les rares voyageurs ou transporteurs qui avaient la chance d’en posséder une. Depuis, la petite bourse avait été sa compagne pendant toutes ces années, lui permettant de voyager léger et d’emporter une grande quantité d’équipement sur lui en permanence.

Ce soir, Isidore, le Bourgmestre de Rouahnn avait préparé une réception de bienvenue à l’attention du Mage : ce n’était pas tous les jours qu’on recevait un dignitaire tel que lui. Cette cérémonie certes flattait son orgueil, mais en même temps contrariait Daël qui aurait aimé se jeter directement dans l’enquête. Il savait à quel point les preuves pouvaient se détériorer vite et en tant que Magicien du Temps, son pouvoir d’analyse du passé avait une limite. Plus on attendrait plus sa Magie serait faible. Malheureusement pour lui, l’étiquette très stricte du Royaume exigeait que l’on procède ainsi, il ne pourrait donc pas y couper, ce serait perçu comme un affront par ses hôtes. Pour rajouter à ses états d’âme, il avait bien trop mangé au Flocon, les perches frites étaient trop grasses et il avait quelques problèmes à les digérer. Il avait ce qu’il fallait pour régler ça dans sa boîte à fioles. Il avala quelques gouttes d’un élixir brun en grimaçant. C’était dégoûtant.

– C’est le prix à payer mon vieux, pensa-t-il. La prochaine fois tu seras moins glouton !

Il prit son bâton en soupirant, enfila son chapeau et sortit de la chambre.

Malgré ses craintes, la réception se révéla fort agréable en définitive. Les mets étaient succulents – et digestes -, les convives agréables et les conversations plaisantes. Isidore était un homme charmant, d’une grande subtilité et qui savait recevoir. Le sujet du crime de la mère Cailleau avait bien sûr été évoqué en début de soirée et Daël avait profité de l’occasion pour donner ses instructions au Bourgmestre quant à l’organisation de la journée du lendemain. Celui-ci lui garantit que tout serait prêt dans la nuit et qu’il pourrait se mettre à l’œuvre dès l’aube s’il le souhaitait.  Très vite les discussions s’orientèrent vers des sujets plus légers, comme l’intérêt des custodes pour passer l’hiver en montagne, la délicatesse des plats servis ou bien encore les nombreuses maîtresses du bon Roi Alcar. Sur ce point, en tant que conseiller du Roi, Daël fut particulièrement interrogé mais ne cessa d’avouer son ignorance. Évidemment personne ne le crut, à juste titre : il connaissait tout des frasques du Souverain et passait son temps à le mettre en garde contre le mauvais usage que pourraient faire ses détracteurs de ses débordements. Il ne fit aucune confidence ce soir-là, il était tenu par le secret professionnel.

Daël devait se lever avant l’aurore le lendemain pour être à temps à son premier rendez-vous à la grange aux Corbeaux qui pour l’occasion servait de prison à Rouahnn. A contrecœur, il s’absenta tôt alors que son hôte faisait recouvrir la table d’un tapis vert pour que chacun pût jouer au Valet Renégat, un jeu de cartes très apprécié dans le Royaume. De temps à autre le Vieux Sage aimait bien taper le carton. Isidore et trois autres convives étaient des joueurs chevronnés, les mises allaient être importantes, ce n’était pas pour déplaire au Magicien ; mais le devoir… Daël s’excusa auprès de son hôte, salua l’assemblée et prit congé. Réfléchissant sur le chemin du retour à la pension, il se dit qu’en première approche, il fallait examiner de près les jumeaux qu’on détenait prisonniers depuis le sinistre crime. Il saurait peut-être distinguer un infime détail dans le comportement de l’un des frères qui révélerait sa culpabilité. Si cet interrogatoire n’était pas suffisant, il questionnerait ensuite les deux témoins qui avaient vu l’égorgeur rentrer puis décamper de la maison de la vieille veuve. Au cas où rien ne sortirait de toutes ces confrontations, Daël avait en tête quelques idées de sorts pour démasquer le tueur de la mère Cailleau. Cette fois encore, le Vieux Sage privilégierait l’intelligence et la logique et n’utiliserait sa Magie qu’en ultime recours. De retour dans sa chambre, fourbu, il se dévêtit vivement, tomba sur le lit et s’endormit sur l’idée réjouissante qu’il y allait avoir de l’action le lendemain.

Il passa une nuit fort réparatrice et se réveilla en très grande forme. Après une brève toilette, il s’habilla en sifflotant, prit son bâton et son chapeau, puis au moment où il sortait, fit demi-tour et tira de sa boîte à fiole, un long flacon rempli d’un liquide bleu profond et un compte-gouttes qu’il glissa dans sa poche. Il se rendit au réfectoire plein d’entrain, pour y prendre une collation. Ce matin, il avait très faim, comme tous les matins en fait. Il adorait manger et il avait tendance à l’embonpoint. Pour cette raison, il s’obligeait à faire de l’exercice. Par exemple, il s’était fixé pour règle de parcourir à pied tous les trajets de moins de trois jours. Il arrivait ainsi à garder la ligne et à rester en bonne santé. Certains s’étonnaient de voir un Grand Sage marchant par monts et par vaux comme un mendigot. Il aurait dû voyager en carrosse ou à cheval pour le moins. A ceux-là, ne voulant pas avouer son petit secret, il répondait : « Vous n’imaginez pas tout ce que je peux trouver au bord des chemins !  Des fleurs, des trésors, mieux encore des idées ! ». Cela suffisait généralement pour clore les discussions, cette assertion ressemblant plus à une fin de non-recevoir qu’à une invitation à l’échange.

Après un bon petit déjeuner à base de fromage, il se rendit tranquillement devant la pension du Lac. Il observa le soleil se lever et se dit que la journée allait être bien belle. Daël ne fut pas surpris, connaissant Isidore, de constater que la première de ses consignes avait été respectée à la lettre : un jeune homme d’une trentaine d’années se dirigeait vers lui un grand sourire aux lèvres.

– Mes respects Grand Maître ! Je suis Bruno votre guide mais aussi membre du Conseil Municipal chargé de la Justice. Entre autres, vous savez dans les petites villes il faut être polyvalent.

– Bien le bonjour Bruno. Je suis Daël, Mage.

– Notre bon Bourgmestre m’a dit que vous étiez pressé, donc ne perdons pas de temps : direction la Grange aux Corbeaux, veuillez me suivre. J’ai ici un laissez-passer qui vous permettra de pénétrer dans toutes les zones gardées ou fermées au public, à commencer par la prison improvisée dans laquelle sont retenus nos jumeaux.

– Merci Bruno. Je vous suis.

Ils marchèrent ainsi jusqu’à la lisière de la ville à travers des rues encore calmes à cette heure matinale. Cela ne plaisait guère à Daël d’être chaperonné ainsi mais cela allait lui faire gagner un temps fou tout comme ce laissez-passer au demeurant. Ils parvinrent enfin à la Grange qui était quelque peu délabrée. Devant le bâtiment une sorte de militaire montait la garde. Le Mage s’approcha et montra son sauf-conduit. Le soldat l’escorta au sein de la prison, sans prononcer un mot. A l’intérieur, il faisait plutôt sombre et le gardien alluma deux torches supplémentaires pour que le Sage puisse bien voir ses interlocuteurs qui dormaient encore.

– Ça ne suffira pas expliqua Daël, il fait bien trop sombre. Il va falloir me les sortir de la grange que je les vois bien.

Les paroles du Mage réveillèrent les jumeaux.

– Je veux bien, dit le Garde, mais il va me falloir votre aide pour les enchaîner.

Une fois à la lumière du jour, avec les suspects, Daël se rendit compte qu’on ne lui avait pas menti. Les deux frères étaient exactement identiques, des sosies parfaits. Pas une ride, pas une cicatrice, pas une expression n’aurait su les différencier et même le regard acéré du Vieux Sage ne le put. En outre, après interrogatoire le Mage ne décela nul signe de culpabilité chez les jumeaux. Soit un des deux était un menteur d’une classe incroyable, soit ils étaient un beau duo d’innocents. Il fallait qu’il contre-interroge les témoins pour en avoir le cœur net.

– Vous pouvez reboucler les suspects Garde ! Merci de votre aide et bonne journée à vous !

– Au revoir Grand Maître et bonne journée à vous aussi !

– Bruno, on y va ! Emmenez-moi donc voir le premier témoin !

– A vos ordres mon Maître !

Les entrevues avec les deux témoins ne donnèrent rien de plus : des braves gens, qui n’avaient aucune raison d’en vouloir aux jumeaux. Certes, ils connaissaient les frères mais tout le monde les connaissaient : c’était une petite ville et il faut avouer qu’ils étaient plutôt singuliers. Encore une fois, quelqu’un mentait dans cette histoire mais Daël ne parvenait pas à savoir le ou lesquels. La matinée s’achevait et son enquête n’avait pas avancé d’un iota. La seule information valable qu’il avait pu obtenir était l’heure approximative du décès. Le premier témoin avait aperçu Bastien – ou son frère – trois jours avant, vers 21 heures, alors que le suspect s’introduisait dans la chaumière de la vieille veuve, le second témoin l’avait repéré à 21 heures 10 alors qu’il s’enfuyait. Ne se laissant pas décourager par ce maigre butin, il invita Bruno à déjeuner au Flocon. Après un bon repas il aurait les idées plus claires sur la suite à donner aux opérations.

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