LE CHEMIN DE LA MER – Chapitre 04 (2/2)

L’affaire de Rouahnn

(fin)

Résumé : Daël vieux Sage a promis à Valentine, une petite fille, de l’emmener voir la Mer et de lui apprendre la Magie. Il doit cependant avant de tenir ses engagements, résoudre une mystérieuse affaire de crime dans laquelle des jumeaux, parfaitement identiques, sont inculpés et se rejettent la faute.


Le Vieux Sage fut plus prudent cette fois-là et se contenta d’un beau jarret de porc avec chou et carottes arrosé d’une bonne bière. Le repas fut très agréable car Bruno connaissait de nombreux faits divers ayant frappé le bourg de Rouahnn. On se serait attendu à une ville où il ne se passait jamais rien, mais concupiscence, jalousie et convoitise hantaient le cœur des Hommes comme partout ailleurs. De ce fait vols, escroqueries et meurtres n’étaient certes pas monnaie courante mais advenaient tout de même assez souvent.

– Bon mon cher Bruno, je ne veux pas vous brusquer, mais passons aux choses sérieuses, s’exclama le Mage dès qu’il eut fini son assiette de myrtille – divin ! -. Vous allez maintenant me conduire sur la scène de crime. Nous avons fait chou blanc ce matin, essayons de sauver l’honneur cet après-midi. Non, ne sortez pas votre argent, c’est la Mairie qui arrose.

Bruno mena Daël à travers les mêmes rues que celles empruntées au matin.  Dire que ce n’était plus aussi calme aurait été un euphémisme. Un grand marché s’était formé et des dizaines de commerçants criaient les mérites de leurs produits pour attirer les clients qui grouillaient de l’un à l’autre. Le soleil tapait fort et les étals de poisson, de fleurs, d’épices, de fromages, de fruits et de légumes exhalaient leurs arômes qui se mêlaient en une odeur entêtante qui pouvait désorienter le promeneur. Heureusement pour Daël, Bruno était un bon guide, le Vieux Sage en pleine digestion, se serait perdu dans cette foule. L’affluence de badauds leur fit perdre beaucoup de temps pour rallier la chaumière de la mère Cailleau. Le Vieux Sage en fut contrarié. Il détestait la cohue.

Parvenu dans la pièce du crime, Daël se mit avec l’aide de son guide à reconstituer les faits.

– Bien Bruno, pouvez-vous me dire l’endroit où le corps a été trouvé.

– Ici, près du fauteuil mon Maître.

– Bien ! Montrez-moi maintenant où se trouvait le magot de la mère Cailleau.

Bruno désigna un lourd coffre métallique encastré dans le mur près de la cheminée.

– Nous n’avons pas la preuve formelle que l’or était bien ici, mais, quand nous sommes intervenus, le coffre était ouvert, sa poignée rabaissée et sa clef dans la serrure, nous en avons déduit que c’était là que la veuve le cachait.

– Très bien ! Merci Bruno ! Une dernière question : comment sait-on que c’était bien de l’or ?

– Tout le monde ici savait qu’elle était très riche. De toutes les matières précieuses, l’or est la plus facilement négociable. Toutefois, il n’est pas impossible que le coffre ait contenu des diamants ou des émeraudes, mais c’est beaucoup plus dur à écouler. Si malgré tout c’est le cas, celui qui a tué la veuve doit avoir des contacts avec un receleur, ce qui le classerait plutôt parmi les professionnels. Le fait que deux témoins l’aient vu ne révèle pas d’un très grand niveau de maîtrise. Et si c’est bien un des jumeaux qui a fait le coup…

– Joli raisonnement Bruno, je vous suis là-dessus, il doit forcément s’agir d’or. Bon ! Parfait ! Maintenant pouvez-vous me laisser seul dans la pièce un instant ? Je vous appelle quand j’en ai fini. Fermez la porte en sortant.

– Oui mon Maître.

Une fois seul, Daël chercha un endroit dans la pièce qui lui offrait un angle suffisant pour observer à la fois le fauteuil et le coffre. Celui-ci trouvé, il s’y immobilisa et ferma les yeux. Il respira profondément et prononça une incantation gutturale. Son corps s’immobilisa, il ne respirait plus. Quiconque serait entré dans la pièce à ce moment-là l’aurait cru mort debout. Il s’était en réalité placé dans un état de transe profonde, avec une extrême rapidité. Seule une grande expérience alliée à un grand pouvoir autorisaient un passage aussi agile vers l’état de transport. Son talent de Magicien venait de projeter son esprit trois jours auparavant, un peu avant 21 heures. Comme toujours désorienté les premiers instants, sa vision se stabilisa. Il finit par reconnaître la pièce ; une vieille dame très élégante se tenait assise dans le fauteuil, un gros chat rouquin sur les genoux. On voyait bien qu’elle lui parlait en le caressant. Daël attendit cinq minutes sans que rien ne se passe, quand tout à coup, Bastien Favre – ou son frère – surgit dans la salle. En trois enjambées, il se jeta sur la pauvre vieille. Le chat apeuré sauta de ses genoux et se cacha sous le fauteuil. Le jumeau sortit alors un long couteau de sa manche et d’un geste précis égorgea la veuve. Ensuite, il préleva d’une poigne sèche la chaîne maculée de sang qu’elle portait autour du cou et s’empara du pendentif qui y était attaché : la clé du coffre. Le scélérat sortit alors un chiffon de sa poche et commença à essuyer méthodiquement le sang qui avait giclé sur ses mains. Enfin il nettoya la clé, l’inséra dans la serrure du coffre, tourna deux tours, fit pivoter la poignée et ouvrit la porte. Toutes ces opérations avaient été effectuées en moins d’une minute, cela ne sentait effectivement pas l’amateurisme ; du moins l’égorgeur connaissait-il les lieux et la manière de s’emparer du magot. L’assassin fit main basse sur l’or et décampa. Quand il sortit du champ de vision de Daël, celui-ci laissa sa volonté lâcher prise et se retrouva instantanément dans son corps, trois jours plus tard.

– Voilà qui confirme la version des deux témoins, se dit-il. Passons à la suite.

Il sortit alors la fiole de liquide bleu et le compte-gouttes de sa poche. Il s’accroupit ensuite près du coffre et déposa avec précision quelques perles du fluide sur la poignée. Ce geste fut suivi d’une incantation courte et d’un geste furtif de la main. Les gouttes bleues disparurent. Daël satisfait, remisa son matériel dans sa poche, se leva d’un bond et sortit de la maison. Ce bon Bruno l’attendait dans la rue, adossé au mur de la demeure qui faisait face à celle de la veuve.

– Alors Grand Maître. Vous avez pu trouver des indices ? s’enquit le jeune homme.

– On retourne à la Grange pour voir les frères Favre. Si ma Magie a correctement fonctionné nous aurons un coupable !

– Ça n’a pas traîné, Grand Maître.

– La Magie du Temps en fait parfois gagner, sourit Daël.

Bruno s’était rendu compte que le Vieux Sage semblait allergique à la foule aussi proposa-t-il de faire un détour pour éviter une nouvelle bousculade au marché. C’était un peu plus long, mais au moins on ne piétinait pas. Quand ils parvinrent à la grange, Daël était beaucoup plus souriant. Le Garde, oubliant la procédure fit rentrer le Magicien et son compère dans la prison sans leur demander leurs laissez-passer. L’exaltation du moment accélérait le Temps lui-même. Daël se saisit de la torche, se tint devant les frères captifs et leur ordonna :

– Écoutez-moi bien vous deux, tendez vos mains à travers les barreaux, paumes en haut.

Les jumeaux s’exécutèrent de bonne grâce. Alors le Mage, marmonnant, se mit à observer leurs doigts à la lueur du flambeau. Son examen ne prit que quelques instants.

– Sortons Bruno, j’ai obtenu assez d’informations.

Daël précéda Bruno et se retrouva nez à nez avec le Garde qui lui sourit. Bruno les rejoint et impatient s’enquit :

– Alors, la pêche a été bonne, Grand Maître ?

– J’étais venu trouver un coupable, je n’ai trouvé que des innocents. Demain, le temps de remplir la paperasse, nous ferons libérer les frères Favre, ils sont hors de cause. Je crois malheureusement être en panne d’inspiration pour déterminer qui est l’assassin. Une bonne nuit de sommeil m’apportera peut-être quelques idées. Je vous offre un verre mon ami ?

– Volontiers mon Maître, une bonne pinte me ferait le plus grand bien, le soleil m’a littéralement assoiffé ; mais il faudra m’expliquer comment vous avez pu deviner si vite leur innocence.

– Je ne peux pas parler pour l’instant, je dévoilerai tout demain à la salle du Tribunal. Vous vous chargez d’organiser le procès vers 10 heures demain matin. Je n’aime pas l’idée que des innocents croupissent en prison.

Sur le chemin du Flocon, Bruno n’osa pas insister, il lui faudrait patienter jusqu’au lendemain pour connaître la clé de l’énigme. Ils s’assirent à la toute même table que celle qu’ils avaient occupée le midi. Ils commandèrent deux pintes de bière brune et ils poursuivirent leur discussion sur les faits divers comme s’ils venaient de l’interrompre ; toutefois le Mage semblait préoccupé et donc moins attentif qu’au déjeuner.

– Vous semblez contrarié, Maître.

– Je le suis en effet. J’ai beau me creuser je n’ai le début de la moindre idée de comment je pourrais appréhender l’assassin.

Ils commandèrent une seconde pinte. Bruno n’osait plus parler, il risquait de troubler les réflexions du Sage. Alors qu’ils s’apprêtaient à trinquer en silence à leur demi-succès, l’aubergiste fit irruption à leur table.

– Excusez-moi de vous déranger Monseigneur mais…

– Parle aubergiste, je t’écoute.

– Vous m’aviez demandé de vous avertir si je voyais quelque chose de bizarre.

– Oui et alors ?

– Eh bien voilà. Le chat de la veuve Cailleau est venu s’installer dans ma cuisine. Je pensais que je devais vous en avertir, on ne sait jamais.

– Mais oui ! Bien sûr ! Tu as raison ! Le chat ! Évidemment le chat ! Amène-moi cet animal au plus vite, aubergiste.

Le gérant du flocon déguerpit et revint un instant après chargé d’un panier à couvercle. Le Mage l’attrapa, l’ouvrit et se saisit du gros félin roux par la peau du cou. Le minet un peu rétif au début, se calma quand Daël le posa sur ses genoux et se mit à le caresser sous l’œil interrogateur de Bruno. Les doigts du Magicien enserrèrent alors la tête du chat et une incantation chantante sortit de sa bouche, comme si deux voix fredonnaient en même temps. Daël et l’animal cessèrent de respirer, ils étaient figés l’un comme l’autre. Bruno prit peur.

– Maître, ça va ?

Alors qu’il s’apprêtait à lui donner une tape sur le visage, l’aubergiste retint sa main.

– Attends ! Tu n’as jamais vu de Mage en transe ? Laisse-le encore un moment et il va retrouver ses esprits.

Bruno, inquiet, lui obéit tout de même. Et effectivement le Sorcier et le minet revinrent à eux au bout de quelques instants. Le matou contrarié ne demanda pas son reste et détala.

– Mon cher Bruno, ça y est j’ai mon coupable ! s’exclama Daël. Tavernier, tournée générale ! Sur le compte de notre bon Bourgmestre évidemment. Bon, et bien voilà une affaire rondement menée.

Ils burent encore quelques pintes. Le Mage expliqua en détail ce qu’il attendait du procès du lendemain aussi bien en termes d’organisation que de déroulement. Un peu éméchés les deux hommes se donnèrent rendez-vous au tribunal et se séparèrent en riant. Daël retourna à la pension du lac en zigzaguant, grimpa les escaliers en titubant et s’écroula sur son lit.

***

Ce soir-là, Valentine avait du vague à l’âme. Plus l’échéance du troisième jour approchait plus l’idée de quitter la ferme où elle était née lui faisait peur. L’après-midi, avec l’aide de sa Maman toujours aussi bouleversée par son départ, elle s’était constituée un paquetage contenant des vêtements de rechange pour le voyage vers la Mer – avec des vêtements chauds. Elle avait écouté les conseils du Mage et s’était rendu au torrent avec le gros savon vert. Après avoir préalablement capturé la grosse truite qu’elle avait remarquée la veille et l’avoir déposée sur un lit de fougères, elle s’était déshabillée et avait plongé dans l’eau glacée. Elle s’était frottée très fort avec le savon puis s’était amusée à faire des bulles en rigolant. Pour se sécher elle s’était allongée sur un rocher bien chaud et avait laissé l’évaporation faire son œuvre. Tout à coup, alors qu’elle lézardait à moitié assommée par la chaleur, une sensation l’avait assaillie, le sentiment apodictique d’une présence hostile juste derrière son épaule. Au lieu de se retourner d’un bond, comme la veille, elle avait tourné la tête d’un mouvement si lent qu’il en était à peine perceptible.

– Rien !

Elle s’était bien vite rhabillée, avait ramassé truite et savon puis avait couru comme une dératée jusqu’à sa cabane.

Le soir venu alors que le soleil tirait ses derniers traits rouges sur la montagne, Valentine ne savait pas trop à quoi s’occuper l’esprit. Ce soir pendant la traite, elle avait dit au revoir aux vaches, les remerciant pour leur bon lait. Elle avait fait de même avec la jument et les poules. Enfin, elle avait longuement caressé leur vieux chien berger et lui avait fait ses adieux. Demain elle rendrait une dernière visite à sa cabane, si le Magicien ne passait pas plus tôt que prévu. Elle était si triste de partir et voir sa mère sangloter la rendait si malheureuse. Elle en venait à espérer que le Vieux Sage l’ait oubliée.

***

Comme dans beaucoup de pays, les procès étaient publics au Royaume. Ce matin-là, l’annexe de la Mairie qui servait de Tribunal était pleine à craquer. En effet ce n’était pas tous les jours qu’il y avait procès, de surcroît pour assassinat. Le public s’était mis sur son trente-et-un, femmes portant voilettes et robes de cérémonie, hommes en costume traditionnel, cravates et gants. Daël trônait à la place du Juge face à la barre des témoins, à ses côtés se tenait le greffier, un vieux bonhomme tout rabougri. Les accusés étaient enfermés dans une cage en bois flanquée de deux gens d’armes au milieu de la salle, deux autres militaires, dont celui rencontré la veille à la grange, gardaient les issues. Bruno à la droite des accusés, jouant le rôle du procureur, lisait un rappel des faits. Aux premiers rangs du public on pouvait voir Isidore, sa femme et l’ensemble du conseil municipal. Daël reconnut aussi quelques invités de la réception de l’avant-veille qu’il salua. L’assemblée était plutôt attentive. Bien entendu quelques appels à mort fusaient de temps à autre, mais l’assistance était de bonne tenue dans l’ensemble.

– Bien ! Monsieur le Procureur, vous avez rappelé les faits qui je le signale sont d’une extrême gravité et sont donc passibles de Mort. Voulez-vous appeler le premier des témoins s’il vous plaît ?

Les deux déposants défilèrent tour à tour devant Daël. Ils répétèrent, cette fois-ci au public, la déposition qu’ils avaient faite à Daël la veille.  A chaque fois qu’ils affirmèrent avoir vu un des accusés entrant ou sortant du domicile de la mère Cailleau, le public sifflait, huait, conspuait… Dans leur cage, les jumeaux n’en menaient pas large. Les deux principaux témoins étant retournés s’asseoir, Daël, très à l’aise dans son rôle de juge reprit :

– Monsieur le Procureur, veuillez appeler le témoin suivant, s’il vous plaît.

Bruno, après une courte hésitation prononça :

– J’appelle à la barre Monsieur Isidore Périllat, Bourgmestre de Rouahnn.

Le premier Édile, cherchant des yeux l’appui du public, protesta :

– Il doit y avoir une erreur. Je n’ai aucune déclaration à faire Monsieur le Juge.

– Venez Isidore ! Ne faites pas d’esclandre sinon je ferai appel à la garde. J’aimerais juste vous poser quelques questions, le tança Daël.

Le Maire s’exécuta, sans plus rechigner.

– Bien connaissez-vous les jumeaux Favre, Monsieur le Bourgmestre ?

– En effet ; mais tout le monde les connaît ici à Rouahnn, Monsieur le Juge.

– Contentez-vous de répondre à mes questions, s’il vous plaît. Que pensez-vous d’eux ?

– Jusqu’au fait tragique, j’avais plutôt bonne opinion d’eux. Ils sont travailleurs, ne causent aucun trouble à l’ordre public. Bref ce sont de bons administrés Monsieur le Juge.

– Saviez-vous que Bastien était un excellent joueur de Valet Renégat ?

– En effet c’est un excellent joueur de Valet Renégat, Monsieur le Juge.

– Vous n’avez jamais tenté de vous confronter à lui ?

– Si, nous avons fait quelques parties tous les deux, Monsieur le Juge.

– Et vous avez gagné, Monsieur le Bourgmestre ?

– Non, Monsieur le Juge, j’ai perdu.

– Des sommes importantes ?

– Quelques pièces d’argent seulement, Monsieur le Juge.

– C’est amusant mais Bastien, avec qui j’ai discuté ce matin, prétend que votre dette de jeu à son égard s’élève à plus de 700 pièces d’or. Une fortune en somme.

– Il ment Monsieur le Juge.

– Et c’est pour rembourser cet or que vous avez égorgé la mère Cailleau, n’est-ce pas ? Afin de lui subtiliser son magot. Tout le monde savait qu’elle était riche.

– Mais pas du tout, le soir du meurtre, j’étais assis tranquillement chez nous…

– Vous mentez, Monsieur le Bourgmestre, montrez-nous plutôt vos mains… et sans les gants.

Le Maire en un réflexe un peu stupide, se rua sur la porte du tribunal.

– Gardes saisissez-vous de lui, ordonna Daël. Ramenez-le à la barre et ôtez-lui ses gants que je vois bien ses mains.

Un « oh » d’indignation parcourut l’assemblée. La femme d’Isidore s’évanouit. Des membres du conseil municipal s’était levés pour protester, mais les gardes impassibles obéirent aux ordres. Isidore se débattit beaucoup sous les regards incrédules du public. Le Maire donna tant de fil à retordre à son escorte, qu’elle fut obligée de le traîner jusqu’à la barre. Les mains du Bourgmestre furent finalement dévoilées. Distinguant ce qu’il s’attendait à voir, le Magicien triomphant s’écria à l’adresse de l’assemblée :

– Vous voyez tous les tâches bleues qui constellent la main droite de votre Bourgmestre ? Elles sont la preuve de sa culpabilité. Libérez sur le champ les frères Favre, ils sont innocents ! Isidore Périllat, vous êtes le coupable du meurtre de la mère Cailleau et je me dois de vous incarcérer. Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

Le Bourgmestre abattu demeura silencieux.

– Très bien ! Gardes escortez-le à la Grange aux Corbeaux et bouclez-le. Il faudra organiser son transfert à la prison centrale de Tranbarre et leur transmettre le procès-verbal de cette audience afin qu’ils aient une connaissance des faits suffisante pour appliquer la Loi à la lettre. Isidore, si vous voulez mon pronostic, afin que vous n’espériez pas en vain : ce sera la Mort.

Les gardes s’exécutèrent, c’était leur métier après tout. Daël demanda le silence et put reprendre la parole afin de compléter le procès-verbal. C’était son petit plaisir de ne révéler la manière dont il avait confondu les coupables qu’après les avoir effectivement déclaré coupables. De cette façon, il tenait l’auditoire en haleine jusqu’à la révélation finale. A son sens la manière était plus importante que le résultat dans bien des domaines, cela valait pour la justice.

– Bon, je me dois d’expliquer les tenants de mon enquête en remerciant tout d’abord notre Procureur pour sa précieuse assistance.

On avait fait évacuer la femme du Maire et quelques membres du conseil étaient sortis, toutefois ceux qui étaient encore là applaudirent.

– Prenez bien note greffier, car chaque détail comptera pour le calcul de la peine. Bon allons-y. La chronologie est la suivante : sans utiliser d’artifice magique, j’ai tout d’abord interrogé les deux frères puis les deux témoins. Je confirme ici pour mémoire qu’après examen les jumeaux Favre étaient parfaitement identiques, je n’ai trouvé nul trait qui aurait pu les différencier. Par ailleurs, malgré ma profonde connaissance de l’âme humaine, je n’ai pu déceler chez ces quatre individus aucune trace de mensonge quand je les interrogeais. La sincérité et la spontanéité de leurs propos ne laissaient pas de doute. Il y avait donc logiquement au moins un menteur très doué au sein de ce quatuor. Pour en avoir le cœur net, je me rendis au domicile de la veuve Cailleau et une fois sur place, j’optai pour un sort nommé « Catalyseur d’Anamnèse ». Je donne son nom exact pour les minutes, c’est important pour démontrer que la procédure suivie est de bon aloi.

Daël, didactique, se tourna vers le public :

– Le Catalyseur d’Anamnèse est un enchantement qui permet de projeter son regard dans le passé et d’observer ce qui s’est déroulé à l’endroit où vous vous tenez. En transe, j’assistai donc en spectateur invisible à l’assassinat de la mère Cailleau ; et pas de doute possible, je vis Bastien Favre, ou son frère, égorger la vieille dame. Je vis aussi le malfaiteur ouvrir un coffre et faire main basse sur l’or de la veuve. C’était donc bien la preuve que mes deux témoins disaient la vérité ; cela signifiait qu’un des deux frères mentait. J’eus cette fois recours à un sort d’« Altération Vénielle d’Anamnèse ». Cette fois, il s’agit d’un transfert d’une quantité infime de matière vers le passé. Je m’étais muni d’une fiole d’encre mystérieuse comme l’appellent certains, mais qui est aussi connue sous le nom d’encre indélébile. J’en disposais quelques gouttes sur la poignée du coffre et lançait mon enchantement, projetant ainsi les perles d’encre quelques secondes avant son ouverture. Ainsi le liquide n’aurait pas le temps de sécher et celui qui ouvrirait le coffre se tâcherait les doigts sans pouvoir les débarrasser de l’encre. Mon assassin aurait les mains bleues mais pas son jumeau. Je retournai vivement à la prison où étaient toujours détenus les Favre et j’examinai leurs mains. Rien ! Pas de trace bleue. J’étais sûr de mon fait ayant lancé ces sorts des milliers de fois au court de ma vie. Cela signifiait sans conteste que les jumeaux étaient innocents. Je n’avais pas de coupable mais je pouvais disculper les accusés. C’était déjà un résultat.

Daël fit une pause, but un peu d’eau et reprit :

– L’affaire aurait pu en rester là, inexpliquée… Mais le concours du hasard me mit en présence du chat de la veuve Cailleau que, je vous l’avoue, j’avais un peu oublié. Si les yeux humains peuvent facilement être abusés par un sort d’Illusion, il n’en va pas de même pour ceux des animaux. En effet tous les témoins y compris moi-même avions vu Bastien ou son frère ce soir-là. Pourtant l’épreuve de l’encre attestait qu’aucun des jumeaux n’avait pu faire le coup. Il ne pouvait donc s’agir que d’un tiers paré d’un sort qui lui donnait l’aspect d’un des frères.

Se tournant vers le greffier, il chuchota à son attention :

– Veuillez noter que je ne connais pas le nom exact de ce sort, qui relève de l’Ordre de la Lumière, vous voudrez bien faire la recherche pour moi cet après-midi et compléter ?

– Bien sûr Grand Maître, répondit obséquieusement le scribouillard.

–Excusez-moi pour cette interruption. Comme je disais, les yeux animaux ne se laissent pas abuser par les sorts d’Illusion. Je décidais donc de savoir ce qu’avait vu le chat le soir du crime. Le tenant fermement par la tête, je jetais simultanément deux sorts, un « Catalyseur de Réminiscences » sur le chat et une « Fovéas Asservies ». Ceci me permit de faire remonter à la mémoire du félin ce qu’il avait vu le soir du meurtre et de le distinguer avec mes propres yeux. Le sort d’asservissement ne fonctionne bien que sur des cerveaux peu développés comme ceux des animaux. Il est tout à fait impossible, pour un Mage de mon Ordre, de forcer à ce point la volition d’un individu. Je n’aurais donc pas pu utiliser la synergie de ces deux sorts sur Bastien et son frère, et croyez bien que je le regrette. Toutefois le résultat fut probant : la vision du chat de la mère Cailleau me dévoila le vrai visage de l’assassin, vous le connaissez tous maintenant, le bon Bourgmestre de Rouahnn. Cela était suffisant pour que sa culpabilité soit reconnue, toutefois, j’aime bien boucler mes dossiers en déterminant les mobiles des meurtres.

Le Vieux Sage s’interrompit pour boire à nouveau un peu d’eau puis il continua son exposé :

– Je savais Isidore joueur et l’idée m’effleura qu’il avait peut-être des dettes. Ses créanciers se faisaient peut-être pressants. Je demandai à Monsieur le Procureur, même si cela ne fait pas partie de ses attributions, de vérifier ce matin s’il n’y avait pas quelques trous dans les caisses de la ville. Pour ma part, je me contentais d’interroger les jumeaux, juste avant le procès. Bastien me confirma la dette du Bourgmestre, mais me jura que jamais il ne l’avait menacé. Étant donné que son procès se tenait juste après et qu’il ne savait pas que j’allais condamner Isidore, j’eus tendance à le croire. Monsieur le Procureur me confirma que j’avais eu raison, car le dossier qu’il m’apporta et que nous joindrons à ce procès-verbal, était accablant. Notre bon Bourgmestre tapait dans la caisse de manière assez grossière depuis des années. En outre, le Trésor du Royaume alarmé par les plaintes incessantes de certains fournisseurs de la ville dont les factures n’étaient pas honorées, avait décidé de procéder à un contrôle des comptes de Rouahnn. Ce contrôle doit démarrer la semaine prochaine. Notre bon Bourgmestre n’avait plus le choix, il lui fallait à tout prix de l’or. A ce moment de l’année, de nombreux voyageurs empruntent le col de la Grosse Perche car il évite un long détour. Isidore, parmi eux, aura trouvé un Mage de la Lumière de passage qui aura accepté de le « transformer » en Bastien. A-t-il payé le Mage ou lui a-t-il proposé une part de son butin ? Nul ne le saura. A ce jour notre Illusionniste doit être bien loin de Rouahnn et connaissant la ruse de Sorciers de cet Ordre, le retrouver me semble impossible. Le plan d’Isidore était donc idéal, il empochait l’or de la mère Cailleau, ce qui lui permettait de renflouer les caisses de la ville ; il faisait porter le chapeau à Bastien et effaçait sa dette par la même occasion. Une chose est certaine, de ce point de vue, la préméditation de son crime ne fait aucun doute, si je peux me permettre cette boutade. Bon je crois que le compte-rendu de mon enquête est complet. La séance est levée.

Le public silencieux après une telle démonstration sortit en bon ordre du tribunal. Daël, songeur, observa le soleil par la vitre du tribunal et s’écria à l’adresse de Bruno :

– Bruno, midi est déjà bien passé, qu’attendons-nous pour aller déjeuner !

***

Tenant sa promesse, le Mage fut bien au rendez-vous le matin du troisième jour ; au seuil de la ferme, Valentine et ses parents l’attendaient. Les adieux furent longs et émouvants. Ses dernières recommandations prononcées, Ambroise offrit à sa fille une boussole qu’il tenait de son père. Sa mère quant à elle lui remit un joli peigne en argent et corne. Vint le moment des pleurs puis celui du départ. Le Vieux Sage et la petite fille disparurent bientôt sur le chemin de la Vallée.

***

Un an plus tard, les parents de Valentine lui donnèrent une petite sœur, qui si elle ne remplaça pas son aînée dans leurs cœurs, les remplit de bonheur. Isidore fut condamné au bagne à perpétuité – ce qui peut s’avérer parfois pire que la Mort – et sa femme à rembourser intégralement les ponctions de son époux dans les caisses de la ville. Les jumeaux quittèrent le bourg et s’engagèrent dans l’Armée Royale dans laquelle ils devinrent officiers. Bruno fut nommé Bourgmestre de Rouahnn et le resta jusqu’à sa mort. Pendant son premier mandat, il fit développer un système mécanique permettant de déneiger le col de la Grosse Perche en hiver. Cette nouveauté apporta bien du souci au gérant du Flocon qui dut faire des heures supplémentaires à la saison chaude comme à la saison froide. Bruno reste connu pour avoir œuvré toute sa vie à la prospérité des Rouahnnais : on peut toujours voir aujourd’hui sa statue sur la place de la Mairie.

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