LA MEILLEURE FAÇON DE TRANSPORTER UN PIANO

Une courte fantaisie sur le thème du « piano diabolique ».

Ma grand-mère était reconnue comme une magistrale interprète de Chopin avant-guerre. À sa mort, j’ai hérité de son magnifique Pleyel demi-queue n°3 en parfait état. Depuis des années, il trône dans mon salon mais n’y occupe qu’un rôle décoratif. En effet, je ne sais pas jouer de cet instrument. J’aurais pu apprendre mais j’ai vite compris que le piano n’était pas fait pour moi ; un apprentissage bien trop long et difficile pour la feignante que je suis.

Même si cela me fend le cœur, je dois aujourd’hui m’en séparer – je suis à sec. J’ai trouvé un acheteur qui m’a promis une somme rondelette à condition que je me charge de la livraison. J’aurais pu m’adresser à des professionnels pour réaliser le transport mais leur tarif bien trop élevé aurait absorbé une bonne partie du prix de la vente. Je me suis donc mise à chercher sur internet pour essayer de trouver la meilleure façon de transporter le piano. Je n’y ai découvert que découragement. En effet, il y est sans arrêt question de diables. Je cite :

— Pour déménager un piano, il vous faudra impérativement vous doter d’un ou plusieurs diables en fonction de la taille et du poids de l’instrument.

Où peut-on bien trouver un diable ? En Enfer ? De plus j’imagine vu la taille du piano de ma Mémé qu’il va bien m’en falloir plusieurs. Alors, si un diable est déjà très difficile à dégoter que dire de deux ou trois ?

Je suis en train de me perdre dans mes réflexions quand je songe au cuisinier de la brasserie en bas. Ce diable d’homme passe ses journées devant son piano. Il devrait pouvoir m’aider. J’enfile mes chaussures et cours le retrouver. Sur la vitrine de l’établissement une ardoise indique : « Plat du jour : palette à la diable. »

— Ça se présente bien, me dis-je.

Je rentre dans le commerce et explique ma situation au barman qui s’escrime comme un beau diable à essuyer ses verres.

— Je ne sais pas trop, dit-il ; et le cuistot est absent aujourd’hui ! Vous devriez peut-être prendre à gauche et aller à D’Enfer-Rochereau. Ce serait bien étonnant que vous ne trouviez pas de diable là-bas. Au pire il y a l’entrée des Catacombes…

Je le remercie et fonce comme si j’avais le diable aux trousses. Un passant me fait signe de ralentir :

— Qui va piano va sano, s’exclame-t-il !

Comment sait-il pour mon piano celui-là ? Je l’écoute malgré tout et modère un peu la cadence de mes pas. Au loin, je vois déjà le lion de Belfort de Paris, ce qui donne une impression d’irréalité quand on y songe. Je fais rondement le tour de la place. Je n’y aperçois pas un seul diable mis à part un aveugle, un pauvre diable, qui joue du piano à bretelles à l’entrée des Catacombes. Je lui donne un euro et lui demande ce que je vais trouver dans l’ossuaire.

— Cela dépend de ce à quoi on s’attend.

— Oui, c’est bien ça, Satan !

— Vous le repérerez facilement. Il se tient juste après l’inscription : « ARRÊTE ! C’EST ICI L’EMPIRE DE LA MORT. »

L’accordéoniste avait raison. Je ne mets pas longtemps à trouver le Prince des Ténèbres. Il a le teint un peu rouge et porte un petit chapeau ridicule. Je lui explique à son tour mon problème de transport et lui demande s’il sait où je peux trouver des diables.

— Au lieu de vendre ton piano, pourquoi ne fais-tu pas des concerts ? Tu pourrais gagner beaucoup d’argent.

— Je ne sais pas jouer.

— Eh bien si tu me donnes ton âme, je te promets que tu deviendras la plus grande pianiste de tous les temps ; tu seras immensément riche et tous les hommes tomberont à tes pieds.

— D’accord majeur.

— Suis-moi ! Allons signer le contrat.

***

Satan a tenu parole. Je suis vraiment devenue une star. Lorsque j’interprète l’adagio du concerto en sol de Ravel, toute la salle pleure y compris l’orchestre ; mes exécutions de Liszt, de Rachmaninov et de Chopin sont considérées comme inégalables par tous les critiques. Même les œuvres les plus casse-têtes de Bartók, Ligeti ou Messiaen coulent comme une évidence sous mes doigts agiles.

J’ai déménagé pour un plus grand appartement et cette fois j’ai pris des professionnels pour le piano de ma grand-mère. Au passage j’ai compris ma méprise : ils m’ont montré ce qu’est un diable. J’ai bien rigolé.

Aujourd’hui j’ai tout ce dont une femme peut rêver : succès, argent, amants. Pourtant je n’arrive pas à jouir de ma réussite. Je me demande si je n’ai pas commis une erreur en vendant mon âme au Diable.

D’un bond, je me lève. En avant la musique ! D’un pas décidé je retourne aux Catacombes pour avoir une petite explication avec Satan. L’accordéoniste aveugle est toujours là. Par je ne sais quel miracle, il me reconnaît et affirme :

— Si vous cherchez Satan, vous arrivez un peu tard, les flics viennent de l’embarquer.

— Ah oui et pourquoi, m’écrié-je ?

— Je ne connais pas le détail…

— Vous devriez pourtant ! Le diable n’est-il pas dans le détail ?

— Vous avez raison. Au fait, je vous ai entendu sur France-Musique. Vous êtes vraiment forte au piano, piano-forte en somme, rit-il.

— Merci, vous êtes bien aimable. Et pour notre ami ?

— A mon avis ils l’ont mis au violon.

— Au violon, mais ça ne va pas du tout. Le thème du récit c’est le piano.

— Dans ce cas vous pourriez jouer un duo avec Satan, la sonate pour violon et piano en mi majeur d’N. Homme par exemple, propose-t-il conciliant.

— Bonne idée. Je vais faire transporter mon Pleyel au commissariat.

— Si je peux me permettre un bémol, il vaut mieux déplacer le tabouret que le piano.

— Comment ça ?

— Amenez plutôt le violon près du piano et pas l’inverse.

— Oui mais Satan est au violon.

— C’est un détail dans lequel se cache le Diable certes, mais il vous suffit d’accorder vos pianos.

— On ne dit pas plutôt accorder ses violons ?

— C’est pour éviter le hors-sujet. Vous m’avez bien précisé que le thème c’est le piano, ne l’oublions pas.

Encore une fois, je le remercie et fonce vers le commissariat. A l’entrée c’est toujours la même rengaine : fouille, papiers et tout le tintouin.

— Je suis l’avocate du Diable, mens-je !

On m’indique où m’asseoir. Je pianote nerveusement sur mes genoux dans la salle d’attente. C’est interminable. Finalement, au bout de trente ou quarante mesures, ils libèrent mon ami Satan. Il fait sa sortie en fanfare – il ne fait jamais rien comme les autres décidément. Nous allons de concert boire un verre dans un petit bistrot. Il prend un Bloody Mary et moi un Bellini. Tout en sirotant nos cocktails, je lui propose le duo d’N. Homme.

— Diable ! Enfin je veux dire Moi ! Ça va être difficile ! J’ai laissé le violon chez les flics.

— Qu’est-ce que vous me chantez ?

Je suis furieuse,  et je lui sonne les cloches.

— Ne tirez pas sur le pianiste ! On a tous droit à l’erreur.

— Justement, vous m’y faites penser. J’avais une requête à formuler.

— Dites-moi !

— C’est à propos de mon âme. Ne puis-je pas la récupérer ?

— Vous êtes la seule à vous être inquiétée de mon sort alors que j’étais incarcéré. Vous êtes même venue me chercher. Je veux bien volontiers annuler notre contrat et donc vous rendre votre âme. Je vous assure que tout redeviendra comme avant ; mais à une condition !

— Laquelle ?

— Vous ne le direz à personne !

— Entendu !

***

Ma grand-mère était reconnue comme une magistrale interprète de Chopin avant-guerre. À sa mort, j’ai hérité de son magnifique Pleyel demi-queue n°3 en parfait état. Depuis des années, il trône dans mon salon mais n’y occupe qu’un rôle décoratif. En effet…

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