LE DOIGT INVISIBLE – Chapitre 06

Certaines obligations professionnelles m’ont conduit un peu loin de ce blog, bien malgré moi, pendant ces deux dernières semaines. Je vous prie de m’en excuser. C’est pourquoi pour me faire pardonner et vous rafraîchir la mémoire, je vous propose un résumé des chapitres précédents.

Ray, Marc, Paul et Christian, quatre chômeurs du quinzième arrondissement de Paris se sont juré de mettre à bas le système capitaliste. Leurs réflexions les ont amenés à construire ensemble un site internet « Le doigt invisible » pour y publier des révélations sur l’affaire Cradoff.

Premier post

« La finance est l’art de faire passer l’argent de mains en mains jusqu’à ce qu’il ait disparu. »

Robert W. Sarnoff

Paul affiche notre site.

— Bon, voilà ce que ça donne. Je te présente notre premier article.

Il ouvre Chrome et me montre son travail.


L’Internationale de Crédit au cœur du scandale Cradoff

Nous sommes entrés en possession de documents qui attestent que, dès l’initiation des opérations entre l’Internationale de Crédit et le hedge fund Cradoff, des dirigeants de la multinationale bancaire étaient au courant qu’il s’agissait en réalité d’une vaste escroquerie. Les 2 milliards de dollars perdus par l’établissement dans cette affaire lorsque le scandale a éclaté, ont conduit à une casse importante à travers la mise en œuvre d’un plan social qui a touché plus de 3000 salariés du groupe financier.

Thierry Chamilion Directeur Général de l’Internationale de Crédit

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Thierry Chamilion actuel Directeur Général de l’Internationale de Crédit était au fait de la situation et a fait réaliser les transactions malgré l’avis défavorable des analystes de ses propres équipes. L’enquête bâclée des autorités n’a révélé aucune négligence de la part des dirigeants de la banque qui pourtant avaient touché d’indécents bonus sur les commissions engrangées sur ces opérations – avant la faillite du fonds Cradoff, cela va de soi.

La tour de l’Internationale de Crédit à la Défense

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Vous trouverez dans cet article le détail des montages financiers réalisés autour du fonds Cradoff par l’Internationale de Crédit et les noms et rôles des protagonistes de cette affaire…


Il fait déjà noir dehors. Christian a allumé sa lampe Ikea[1]. Je n’ai pas vu passer cette journée. Paul a fait un super boulot. Notre site internet est magnifique :

– Là où j’ai le plus galéré, c’est sur les mentions légales et la réglementation sur la protection des données personnelles. Voilà sinon tout y est : le lecteur peut s’abonner au site pour recevoir des notifications à chaque nouveau post, il peut « liker » les articles, il peut écrire des commentaires, il peut partager notre post sur les réseaux sociaux. J’ai aussi ajouté un moteur de recherche, cela pourra être utile quand notre blog sera devenu un peu plus gros. Enfin j’ai posté le premier contenu que tu as sous les yeux.

– Bravo Paul ! Tu sais, nous n’avons pas chômé nous non plus. Marc a scanné tous mes documents, Christian et moi avons déjà rédigé deux autres articles sur le fonds Tanelle et le fonds Taine-Genebois-Raypa[2]. On te les a partagé sur le disque dur de la Freebox[3]. On va attendre de voir ce qui se passe sur Cradoff avant de les poster. À ce propos, on a combien de visites ?

— Un seul visiteur pour l’instant : moi, sourit Paul. Je suis allé sur le site pour vérifier que le rendu était correct et je viens d’y retourner pour te le montrer.

— Vraiment très réussi Paul ! Magnifique ! Tu es un tueur !

— Merci ma poule !

— La journée a été longue. Excuse-moi, je suis un peu fatigué ! Je crois que je vais rentrer me coucher. On se revoit demain pour relever les compteurs et discuter de la suite.

— OK ! Je vais placer une petite alerte pour m’avertir s’il y a du trafic sur notre site. On verra plus tard pour la SEO. Je suis crevé moi-aussi baille-t-il. Je vais retrouver mon plumard avec joie.

— SEO ?

— Search Engine Optimization. C’est une technique pour se rendre plus visible sur les moteurs de recherche, sur Google quoi !

— Merci encore ! Bonne nuit Paul, dors bien !

— Toi aussi Ray. À demain !

***

Je rentre chez moi tranquillement. Je suis mort. Il faut dire que cela fait bien longtemps que je n’avais pas travaillé de si bon cœur – que je n’avais pas travaillé. Un sentiment de bien-être m’habite, comme si nous avions accompli quelque chose d’important mes amis et moi. Ce n’est probablement pas le cas mais l’idée d’une grosse affluence sur le site me laisse rêveur quand à ses conséquences.

Marchant vers mes pénates, je me rends compte que j’ai menti en vous disant que rien n’avait changé au cours des années dans notre bon vieux quinzième arrondissement de Paris. Il ne faut pas être Grand Clerc pour remarquer que l’édifice est en train de s’écrouler. Ici, à la place de ma boulangerie préférée, un traiteur chinois ; là, un primeur asiatique au lieu du restaurant gastronomique du Sud-ouest, le marchand de chaussures est devenu un bazar indien, le fleuriste est désormais un commerce de photocopies tenu par des Pakistanais, le coiffeur est remplacé par des desimlockeurs d’i-phones tout aussi Pakistanais que leurs voisins, le marchand de journaux s’est converti en un truc à massage-branlette chinois et je ne parle même pas de la brasserie qui fait l’angle, transformée en tripot PMU asiatique, peuplé par toute une meute de zonards. L’Asie s’est installée dans ma rue. On est bien loin de l’Asie de l’or et des fastes. Si le mot n’était pas devenu désuet – interdit ? -, je dirais que mon quartier glisse progressivement vers le Tiers-Monde. La pauvreté n’est pas endémique apparemment. Elle vient d’emménager ici où le mètre carré avoisine les 10.000 Euros – dans l’ancien. Étonnant !

Alors que se passe-t-il ? Dans ce secteur, je ne peux pas croire à la rentabilité d’un marchand de fruits et légumes entouré par des grandes enseignes comme Carrefour, Lidl ou Auchan[4] ; tout au plus vend-il quelques poignées de cerises à une mère excédée par les caprices de son marmot. En ce qui concerne les photocopies, je suis encore plus dubitatif. De grandes enseignes, se sont pété la tronche à proximité de lieux estudiantins très fréquentés.

Comment donc expliquer que ces commerces prospèrent dans ma rue, alors que d’autres, bien plus profitables en théorie se cassent la gueule ? Je ne peux pas croire que mes voisins passent leur temps à aller se faire masturber dans les trois salons de massage qui encerclent mon pâté de maison. Un copain, Olivier, qui « crèche » non loin du Parc Monceau m’a expliqué que c’était la même chose autour de chez lui – les baux y sont encore bien plus chers. Pas moins de quatre machins à branlettes se sont installés devant sa porte. Comment est-ce possible ? Nous parlons ici de prostitution, de maisons-closes de surcroît ! A moins qu’une branlette ne soit pas considérée par la loi comme une faveur sexuelle, tolèrerait-on une certaine illégalité alors ? Marthe Richard[5] doit se retourner dans sa tombe.

Ce qui me fait sourire au moment où je pénètre dans la rue du Menu Sushis Mixte, c’est que je connais la réponse à ces questions. Voilà belle lurette que les mafias sont le support infâmant de l’économie. Il est évident qu’aucune des boutiques que j’ai décrites précédemment ne fait beaucoup de chiffre d’affaire légal, sauf peut-être le tabac PMU – et encore. Là où en Province les centres-villes se désertifient, à Paris et dans les plus grandes agglomérations, les locaux commerciaux deviennent des blanchisseries pour l’argent de la drogue, du jeu clandestin, de la prostitution et du trafic d’armes au vu et au su de tout un chacun. Combien de kebabs à cette intersection ? Combien de cabinets de massage avec finition – ou plus si affinités –  à cette autre ?

Ce qui est amusant dans tout cela, c’est que peu osent dénoncer ce grand fatras, sous peine d’être accusé de racisme, de xénophobie ou de tout autre forme d’anathème prononcée à la va-vite par des hommes politiques ou leurs valets journalistiques ; anathèmes relayés par ailleurs par des décérébrés dociles et prêts à en découdre au nom d’une censure dont, bien-pensants, ils se sentent les gardiens. Sans parler du tas de fric que se palpent ceux qui sont censés défendre la loi et leurs électeurs et qui imposent le silence pour continuer à se goinfrer sans tracas. Pour mieux appréhender, ce que je viens d’édicter, il ne faut surtout pas oublier que lors de la grande crise de liquidité de 2008, c’est bien l’argent sale des cartels et des mafias qui a évité la banqueroute à beaucoup d’établissements financiers peu regardants sur l’origine des fonds. Dans certains cas on peut même envisager qu’ils ont sauvé des États. Que l’on ne vienne pas me dire le contraire. L’existence même des paradis fiscaux en est une preuve suffisante. Vous vous souvenez des Panama Papers dénoncés en 2017 ? Le nombre de grands groupes et de personnalités mouillés dans l’affaire ? Que constatez-vous aujourd’hui ? Rien ! Quitus ! Personne n’a été inquiété. Circulez y a rien  à voir comme le disait Coluche.

Pour étayer mon propos, je me dois de préciser que j’ai vécu de l’intérieur le « gros bordel » de 2008 et je suis donc bien placé pour savoir comment il s’est déroulé. Je me souviens encore des « morning meetings » à 6 heures du matin où tous les patrons d’activité de la banque étaient convoqués – dont moi. Ordre du jour : « Où va-t-on trouver du cash aujourd’hui ? » et ordre du jour sous-jacent « Si on n’en trouve pas assez on ferme la boîte ce soir, alors bougez-vous le cul ! ». Je parle ici de milliards qu’on n’a pas le matin et qu’il faut trouver d’ici la fin de journée. Je ne vous raconterai pas, car c’est bien trop technique, le nombre de manipulations frauduleuses qui ont été commises durant ces quelques jours de chaos pour éviter la cessation de paiement. Pour ma part, dans les grandes lignes, il s’agissait de se saisir de manière grossièrement illégale du fric des clients pour passer la crise – en espérant que tout l’édifice ne s’écroule pas avant de pouvoir le restituer, ni vu ni connu. Au-delà de ces magouilles, il se trouve que l’immense bienveillance des Banques Centrales qui, à plusieurs occasions ont fermé les yeux sur notre situation catastrophique, nous a aussi grandement tirés d’affaire. Ce n’est pas seulement en injectant des liquidités dans l’économie qu’on passe à travers ce genre de crise. Le système financier aurait pu s’écrouler dans son ensemble et tous les pays avec – ou presque. Alors quand on sait à quel point les banquiers sont peu regardants sur l’origine du pognon et le sont d’autant moins quand leur maison est en péril, on peut facilement imaginer que quelques uns d’entre eux, se sont emparés avidement de toutes ces bonnes grosses liasses de cash que leur proposaient les mafias. Le poids de cette dette est inscrit dans les livres des banques. Elles sont à jamais redevables à tous ces trafiquants. Plus loin, le blanchiment massif opéré à cette époque a permis à nos gentils mafieux de s’emparer de milliers d’enseignes avec leurs sales billets devenus soudainement propres et dématérialisés, placés sur de jolis comptes tous neufs munis de toutes les facilités de paiement qui vont avec. J’en ai parlé plusieurs fois avec Carmen, une copine, qui est – toujours – trésorière d’un grand groupe bancaire et qui a elle aussi traversé cette crise. Elle partage mon point de vue, même si tenue par le secret, elle ne m’a pas expliqué les détails de ce qu’elle a exécuté comme saloperie pour sauver sa banque. Alors, cela me fait doucement rire quand on vient me parler de capitalisme éthique. Le capitalisme ne peut pas être éthique. Comment une addition[6] pourrait-elle bien être éthique ?

Je sens que certains d’entre vous sont déjà en train de me suspecter de croire à la théorie du complot. Je vous l’affirme ici, je ne crois pas du tout, mais pas du tout, à la théorie du complot, ce serait accorder beaucoup trop d’intelligence à ceux qui nous gouvernent, officiellement ou dans l’ombre. En revanche, je sais une chose de manière certaine : chacun à son niveau et à sa façon complote. Pour un peu plus de pognon, un peu plus de pouvoir, un peu plus d’influence… Même si ce qu’on nomme la politique en entreprise – en banque en particulier – peut s’apparenter à la division d’honneur face à la Ligue 1 de la vraie sphère politique, j’y ai vu des salauds prêts à tuer chacun ou chacune pour une once de pouvoir supplémentaire – souvent minime. J’y ai rencontré aussi les pires lèche-culs envisageables et les personnages les plus abjects en période de crise, chacun à sa manière essayant tant que faire se peut de rejeter la faute sur autrui. Alors si tout ce petit monde grenouille pour acquérir un tant soi peu plus d’influence, de pognon ou parfois pour sauver sa peau, il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour entrevoir le niveau inconcevable de traîtrise et de corruption qui doit régner dans les hautes sphères…

Je suis épuisé. Je comprends mais un peu tard que je viens de procéder à un suicide professionnel en publiant ces documents. La saloperie d’herbe de Paul ! Tant pis ! On verra bien ! Mes pensées hoquètent mais heureusement me voici chez moi. Enfin !

Pas de mauvaise nouvelle dans la boîte aux lettres, le silence à peine troublé par le bruit de l’ascenseur, la porte, le couloir, mon lit : je m’y laisse tomber tout habillé et sombre dans un sommeil profond.

***

Je fais un drôle de rêve ou du moins est-ce la sensation que j’en ai quand mon smartphone vibre d’un ton insistant. C’est Paul.

— Putain ! Quelle heure est-il ?

9 heures. Je décroche machinalement. La tête embrumée.

— Réveille-toi Ray ! Il se passe un truc bizarre.

— Fais chier Paul ! Quoi donc ?

— Les compteurs du site s’emballent ! On a des milliers de visites.

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[1] Parfois il faut insister.

[2] Oui, je sais, c’est très moyen mais bon, moi, ça me fait marrer.

[3] Pas encore essayé ce sponsor.

[4] Tant qu’à faire !

[5] Je vous suggère de lire sa biographie. C’est réellement une femme incroyable.

[6] Le capitalisme ne fait pas que des additions mais aussi des multiplications et des exponentiations ☺

3 commentaires sur “LE DOIGT INVISIBLE – Chapitre 06

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Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

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