LA BEAUTÉ DU GESTE

J’ai mis beaucoup de temps avant de comprendre ce qu’était la beauté du geste et quelle était sa signification. Malgré cette révélation, je vous avoue qu’à ce jour je n’en ai pas tiré grand-chose, si ce n’est que je l’ai assimilée. Tout comme par le théorème de Gödel ou celui de Cayley-Hamilton, j’ai été ébloui, mais d’un point de vue pratique, cela ne m’a rien apporté, si ce n’est le plaisir de m’en être imprégné. C’est déjà ça !

Cette beauté du geste m’est peut-être inaccessible cat il faut bien le dire, je ne suis pas perfectionniste. S’il faut 12 de moyenne pour passer dans la classe supérieure, j’aurais peut-être 12,5 voire 13, mais jamais 15, encore moins 19. J’ai toujours optimisé mon travail sous la contrainte des résultats à obtenir. Je pense que c’est une qualité si on n’a pas envie de devenir un champion, que nos ambitions sont limitées ou que le travail que l’on exerce représente un intérêt minime dans l’échelle de nos valeurs. Rien ne m’a prouvé le contraire dans mon domaine professionnel. J’ai vu des types passer des centaines d’heures à fignoler une présentation, à en peser tous les messages, à en designer les moindres détails. Au bout du compte, ils se sont fait jeter comme tout un chacun dès qu’il s’agit de demander un budget. Cela m’a souvent fait sourire, quand moi je ne passais que deux heures à préparer ce genre d’exhibition avec beaucoup plus de succès qu’eux ou en tout cas, pas moins.

Cela m’a fait aussi énormément douter car je souffre d’un syndrome de l’imposteur extrêmement aigu. Il s’agit d’un vrai état psychiatrique qui touche ceux qu’on appelle aujourd’hui les personnes à haut potentiel. Ce syndrome se décline suivant deux tendances : la tendance overdoing et la tendance underdoing. Je ne vais pas vous surprendre si je vous dis que c’est de cette seconde déclinaison de la maladie que je souffre. Le but est d’en faire de moins en moins, jusqu’à ne rien faire du tout. De fait, si vous ne réussissez pas, vous avez une excuse toute prête : «  Je n’avais rien fait ! C’est donc tout à fait naturel que j’ai échoué ! ». Si en revanche vous atteignez vos objectifs vous pouvez toujours invoquer la chance, renforçant ainsi votre sentiment d’imposture[1]. C’est un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir à moins de travailler avec des gens qui ont autant de facilités que vous ou d’aborder des sujets réellement complexes, ce qui n’existe quasiment nulle part en entreprise.

En effet, l’entreprise est calibrée pour que la moyenne puisse y travailler. Si vous êtes très en dessous de cette moyenne, vous serez inadapté et donc incapable de produire ce qu’on vous demande. Si vous êtes très au-dessus, tout ce qu’on exigera de vous sera d’une telle facilité que vous aurez l’impression de ne rien faire. Vous finirez donc par vous ennuyer à mourir – cela a toujours été mon cas – et par jouer au con avec votre hiérarchie pour qu’enfin on mette à jour votre imposture. Cela est rendu d’autant plus difficile qu’un patron qui vous a recruté – que vous soyez excellent ou médiocre – mettra des années avant de se déjuger et des années, c’est long…

Pour illustrer mon propos, je voudrais vous parler du cycle de vie de l’américium 241 et de sa production en France. À l’époque, je venais de rentrer chez un très gros acteur de l’industrie nucléaire. Deux ingénieurs travaillaient ensemble depuis trois semaines pour estimer à l’horizon 2000[2] quelle quantité de ce machin très radioactif on devait s’attendre à devoir conserver. Ils n’avaient pas réussi à sortir quelque chiffre que ce soit durant cette période, même pas le début d’une idée pour y parvenir. L’équation était simple pourtant, compte tenu du fait que le plutonium[3] produit par le retraitement des déchets issus des centrales avait méchamment tendance à augmenter, sans parler du plutonium militaire, mais qu’un tout nouveau combustible, le MOX – un mélange d’uranium appauvri et de plutonium – pouvait retarder le problème d’une partie de ce plutonium,  combien allait-on devoir gérer de kilos d’américium d’ici à la fin du siècle ? Plusieurs hypothèses de production étaient bien sûr envisageables. Bref un modèle des plus banals. La résolution du problème et la mise en place d’un simulateur ne me prit qu’une après-midi. Je me fis instantanément deux ennemis – je venais de les ridiculiser -, mais j’eus immédiatement  le soutien massif de ma hiérarchie qui ne jura plus que par moi par la suite. Je n’ai plus jamais rien foutu chez eux à partir de ce moment, me contentant de coucher avec ma secrétaire pour tuer l’ennui et de jouer à des jeux de rôle pendant mes pauses du midi très prolongées – au club Donjons et Dragons de l’entreprise. Jusqu’à ma démission quelques mois plus tard, je ne reçus aucune remarque désobligeante pas plus que le moindre rappel à l’ordre. Même si cette expérience s’est avérée être un échec au bout du compte, y compris avec ma secrétaire, j’ai compris, ce jour, que je n’étais pas fait pour le monde du travail. C’est au demeurant à ce moment-là que je pris la décision, pour la première fois, de consulter un psychiatre.

Ce fut aussi un grave échec car dans sa petite caboche, je souffrais de problèmes de riches et que j’avais bien tort de me plaindre car n’importe qui aurait tué père et mère pour être à ma place. Bref, il ne comprenait pas de quoi il retournait. Pourtant, il va de soi que l’important n’est pas ce que l’on vit mais bien ce que l’on ressent, autrement aucune star au sommet de sa gloire ne se suiciderait et il n’y aurait aucune petite fille riche malheureuse. Il ne semblait pas être conscient de cet état de fait. On peut sûrement attribuer cette incapacité d’abstraction au fait que, loin s’en faut, les étudiants en médecine ne sont pas les plus brillants esprits – à quelques exceptions près – des classes de Terminale. En général, les meilleurs scientifiques préfèrent se diriger vers les classes préparatoires, la vocation de soigner – sauver – les autres ayant disparu depuis longtemps au profit de l’appât du gain.

Ayant abandonné la piste de la psychiatrie, fort – faible – de mon handicap, je me suis donc traîné de boîte en boîte compensant le manque d’intérêt de ce qu’on me proposait en changeant systématiquement d’employeur dès que la possibilité m’en était offerte – en essayant de gagner un peu plus de pognon par l’occasion. À chaque nouveau job, l’attrait de l’inédit était prégnant mais de société en société cette période de grâce durait de moins en moins longtemps. L’accoutumance ? Ma vie professionnelle devenait encore plus ennuyeuse car au passage j’avais découvert que dès qu’il s’agit de boulot, tous et toutes finissaient par se ressembler. J’ai même établi une typologie des personnes que je rencontrais en entreprise, tellement efficiente qu’en moins de deux jours je savais ranger mes rencontres professionnelles dans ses cases avec une marge d’erreur minime ; erreurs de classement dues, la plupart du temps au fait que j’avais surestimé mes interlocuteurs.

Dans la famille « boulot », il y a le bon gars qui compense son incompétence par une grande sympathie, toujours prêt à aider pour se sentir utile, souvent lourd mais supportable. Il y a le négatif qui passe son temps à baver sur la boîte et à promettre qu’il va se tirer. Vous le retrouvez généralement dix ans plus tard, toujours fidèle au poste ; la première chose qu’il vous dira alors c’est qu’il va bientôt se tirer de cette boîte de merde… Il y a évidemment le positif qui au contraire du précédent va vous expliquer à quel point la boîte est extraordinaire et sa mission, en son sein, fabuleuse. Vous le retrouvez généralement dix ans plus tard, toujours fidèle au poste ; la première chose qu’il vous dira alors, désormais défoncé au Prozac, c’est au combien la boîte est merveilleuse et sa mission, en son sein, fabuleuse. Le trouillard, le vrai méchant, le faux gentil, le préretraité, le puceau, le ravi de la crèche, le stupide, le faux–cul, le mange-boules – les deux -, l’ambitieux, le rebelle, le différent, l’Asperger… Je les ai tous vus, côtoyés, subis.

Pourtant, parfois, dans ce troupeau inepte, vous avez la chance de croiser un vrai humain, une femme ou un homme avec qui, loin de toutes les bassesses du jeu du pouvoir et de la peur méprisable du hiérarchique, vous pouvez enfin échanger. J’ai rencontré quelques uns de ces êtres sublimes, comme des lumières dans les ténèbres. J’ai immédiatement constaté la réciprocité de mon sentiment pour ces merveilleuses et si rares personnes, comme une bouée qui ne parviendrait pas à flotter sans une autre bouée pour l’aider. L’un d’eux qui est devenu un ami proche depuis, m’expliqua ce qu’était la beauté du geste. Je vous avoue que la première fois, je n’ai pas bien compris son exposé car c’était bien trop abstrait. Il parlait essentiellement de tir à l’arc, de ne plus faire qu’un avec la cible, que la ligne droite vers le cœur de cette cible n’était qu’une vue de l’esprit que la trajectoire était forcément parabolique pour une longue distance, que les yeux ne servaient à rien… Je le redis, je ne compris pas grand-chose de ce qu’il me racontait, pourtant, à mon insu, il venait de semer en moi une idée qui, quelques années plus tard commença à germer.

Je constatais en effet de mes propres yeux l’existence de la beauté du geste, l’été suivant, à la montagne, pendant mes vacances. Cela vous paraîtra peut-être idiot, mais j’en eus le souffle coupé et quasiment les larmes aux yeux. Ce fut une révélation. Un champion de course en altitude – je l’appris plus tard – s’échauffait ce matin-là pour préparer une compétition l’après-midi. Je buvais mon café dans l’air encore frais de ce matin ensoleillé quand je le vis grimper un petit escalier métallique – cinq marches tout au plus – pour se rendre sur les chemins escarpés d’un sommet. Je n’avais jamais vu personne monter un escalier avec autant de grâce et surtout autant de précision. Il aurait été bien impossible de glisser une feuille de papier entre la semelle de sa chaussure et le métal de chaque marche pendant cette ascension. Chaque pas représentait un optimum d’économie de mouvement permettant sans doute les plus grands exploits sur la durée. Ce simple geste exécuté à la perfection m’a ébloui et m’a montré qu’il existait peut-être une autre voie. Pas une voie facile, une voie de discipline et de travail, jusqu’à atteindre de manière inconsciente ce but suprême. La voie de la beauté du geste.

J’ai constaté depuis, la beauté du geste à de nombreuses reprises, chez les sportifs évidemment mais aussi chez les ébénistes, les serveurs, les pâtissiers, les fleuristes… J’ai toujours voulu m’en inspirer ; mais quel geste choisir ? Je peux être réellement passionné, il est vrai, par beaucoup de sujets et pendant une – courte – période y consacrer l’essentiel de mon énergie. Cela ne dure malheureusement jamais bien longtemps. Mon problème est que je suis doué pour à peu près tout, mais génial en rien. Je suis toujours à ce jour à la recherche de ce geste que je pourrais réaliser à la perfection. J’attends vos suggestions !

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[1] Pour la tendance overdoing, c’est exactement la même chose. Si vous réussissez, vous avez tellement travaillé que c’est tout à fait normal, si vous échouez c’est que vous êtes bien l’imposteur que vous pensez être. On n’en sort pas. Vous ne vous attribuez jamais le mérite de vos succès.

[2] Cela ne date pas d’hier – prescription.

[3] Le plutonium se change en américium par émission bêta.

10 commentaires sur “LA BEAUTÉ DU GESTE

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  1. Je tiens à vous remercier pour ce formidable blog. J’apprécie beaucoup vos observations.
    Je pense que vous maîtrisez bien le geste de l’écriture. Elle est peut-être ce geste que vous cherchiez ?

    1. Ça me touche ce que vous décrivez car je souffre également de ce symptôme de « l’imposteur ».
      Le geste à perfectionner, est également une quête que j’ai abandonné par désespoir. Je me suis rendu que j’ai une connaissance « horizontale », par opposition à une connaissance « verticale ». Je suis un touche-à-tout mais un expert en rien.
      Merci pour ce blog et continuez à nous faire plaisir !

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