LE MEILLEUR INSTANT DE LA JOURNÉE

Je vous ai parlé dans une observation précédente – Vacances – de l’amour inconditionnel que je portais à mon lit. Vous allez probablement en déduire que mon moment préféré de la journée est celui où je me couche. Vous n’êtes pas très loin de la vérité mais ce n’est pourtant pas tout à fait exact.

Dans cette observation, j’ai envie de vous décrire ma plus grande extase quotidienne, à trois niveaux d’intensité, suivant les circonstances et les jours de la semaine. Rassurez-vous, je ne vais pas vous raconter mes exploits amoureux, j’ai un peu passé l’âge pour ce genre de fanfaronnades – bien que j’aie quelques amis de jeunesse qui ont toujours un grand plaisir à me relater les leurs. Non, la suprême jouissance dont je veux vous parler est par essence solitaire.
J’aime mon lit et j’abhorre le monde du travail – je vous en ai déjà exprimé ma profonde aversion dans le billet la beauté du geste. Ce « combo » a une conséquence des plus fâcheuses sur ma vie. L’équation n’est pas bien compliquée : j’ai un mal fou à me lever le matin dès qu’il s’agit de me rendre au boulot. Je me rends compte en écrivant ces quelques lignes que je ressemble forcément à beaucoup d’entre vous ; mis à part, comme je l’ai expliqué, que dans mon cas c’est pathologique. Il m’arrive même certains matins alors qu’il fait noir dehors et froid dans la chambre[1], d’en arriver à pleurer de rage tant l’absurdité de cette condition me paraît inadmissible : le désespoir. Toutefois, les larmes sèchent et la résignation finit par l’emporter. Il faut bien manger non ?

Je vous ai déjà expliqué l’immense ennui que je ressens au travail. Il va de soi que j’ai donc, presque systématiquement l’impression corrosive d’y perdre mon temps ; or du temps, il ne m’en reste pas tant que ça. Je ne vais pas jouer les mystérieux. Je vous l’avoue, j’ai un peu plus de cinquante ans ; en admettant que je sois chanceux et que j’arrive à tenir encore 20 ans en bonne santé, il ne me reste en tout et pour tout que 1.000 semaines de vie – en arrondissant. Ce qui fait que pour chaque semaine passée à faire mon job sans intérêt, un millième de mon reste à vivre part en fumée. Cruel compte à rebours ; mais il y a pire. Plus le temps passe plus cette fraction de ma vie future accordée au boulot augmente. Dans 10 ans je ne serai toujours pas à la retraite et elle s’élèvera à 2/1000ème – notation peu orthodoxe mais vous la comprendrez. Cette observation donne un côté objectif à mon dégoût du travail.

Depuis quelques années, j’ai pris la fâcheuse habitude de me lever la nuit. En effet, quotidiennement, des porcs-épics élisent domicile dans ma vessie pendant mon sommeil et sont responsables de cette coupable manie. Je ne suis pas de taille à leur résister et bien vite je fonce aux toilettes. Il paraît que ces éveils nocturnes deviennent fréquents l’âge avançant[2]. Ma miction achevée, je passe ensuite par la cuisine pour boire un verre d’eau ou de soda dans le noir. J’en profite pour regarder l’heure sur le micro-onde. Je me réveille toujours entre 3 heures et 3 heures 30 du matin et à chaque fois je me dis qu’il me reste encore 4 heures de sommeil devant moi – je règle toujours mon réveil sur 7 heures 30 quand je travaille. C’est donc parfait car 4 heures représentent à peu près une période de mon cycle de sommeil. Apaisé, je retourne donc me coucher et c’est à cet instant que je vis le plus bel instant de ma journée. Je retrouve la douce chaleur de mon lit. Ma vessie ne me tourmente plus et ma bouche n’est plus sèche. J’ai encore la sensation fraîche du carrelage sur la plante des pieds. Le parfum calme de ma compagne endormie et le ronron délicat de sa respiration rassurante me bercent en un moment de félicité et de paix.

Pendant les week-ends c’est exactement le même rituel, à la différence près que je n’ai pas mis mon réveil. Le bonheur ressenti revêt alors des habits de liberté. Encore plus loin, dans la lancée de ma semaine de travail, il m’arrive parfois d’oublier qu’on est vendredi[3]. Ça me revient en me recouchant en général :

— Quel idiot ! On est samedi demain[4] !

Là, c’est l’acmé à son sens le plus paroxystique ! Soulagement, bonheur et liberté retrouvée, en un instant. C’est une sensation des plus jouissives. Bien entendu, j’en ai connu d’autres et bien plus intenses au cour de ma longue et belle vie ; mais c’est le caractère quotidien de celle-ci qui en fait la qualité. Un petit cadeau que la vie me fait tous les jours. C’est toujours ça de pris !

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[1] J’éteins le chauffage la nuit.

[2] Tant que l’envie me réveille 🙂

[3] Tous les jours finissent par se ressembler.

[4] Techniquement, à 3 heures du matin, nous sommes déjà samedi, je sais. J’ai l’excuse d’être à moitié endormi.

2 commentaires sur “LE MEILLEUR INSTANT DE LA JOURNÉE

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  1. Omar,
    Tu ne m’as pas bien lu. Mon problème ce n’est pas de me lever, c’est de me lever pour aller au travail.
    Par ailleurs je ne suis pas un gros dormeur.
    Je posterai probablement une observation pour décrire tous les stratagèmes que j’ai utilisés pour me mettre debout les jours de boulot.
    Bises à toi.

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Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

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