LE DOIGT INVISIBLE – Chapitre 07

La rançon du succès

« S’il existe plusieurs manières de faire quelque chose et que l’une de ces manières est susceptible de se solder par une catastrophe, on peut être certain que quelqu’un se débrouillera pour la choisir. »

Edward A. Murphy Jr

Je n’en crois pas mes oreilles :

— Comment ça on a des milliers de visites ?

— J’essaye de voir qui sont…

— Attends une seconde Paul, mon téléphone sonne.

Vous allez trouver cela étonnant mais j’ai encore un téléphone fixe. Généralement, je n’y réponds plus car souvent ce sont des démarcheurs. Toutefois vu l’heure matinale une intuition me dit que cela pourrait bien être quelque chose d’important. Je décroche :

— Ray, c’est Christian ! Les flics m’ont autorisé à t’appeler…

— Les flics ?

— Je suis en garde à vue !

— Putain, mais pourquoi ?

— Je ne sais pas. J’étais tellement abasourdi quand ils sont arrivés que je n’ai rien compris de ce qu’ils m’ont dit. J’ai à peine eu le temps d’enfiler une robe.

— Mais enfin, tu n’as pas la moindre idée…

— Ecoute Ray, il me faut un avocat. C’est pour ça que je t’appelle. Je ne me souvenais que du numéro de ton fixe, cela fait des années que tu l’as – plus personne ne connaît les numéros des autres par cœur.

Il n’y a vraiment que Christian pour trouver le temps de placer ce genre de remarque en pareille situation. Malgré moi, je souris. Il continue.

 — Je ne veux pas de leur avocat commis d’office. Il y a quelque temps, tu m’avais parlé d’une des tes relations de travail qui était juriste…

— Oui, mais c’est un avocat d’affaire, pas un pénaliste ; mais putain on te reproche quoi au juste ? C’est en rapport avec le site ?

— Je te dis que je ne sais pas ! Tout s’est passé tellement vite, j’étais à moitié endormi…

— Bon OK Christian ! Je te trouve un bon avocat dans l’heure et je me pointe avec lui au commissariat du XVème, rue de Vaugirard. C’est bien là qu’ils t’ont emmené ?

— Oui !

— En attendant qu’on se pointe, ne dis rien à personne, même si les flics prétendent que ça va accélérer la procédure – et donc ta libération. Ne craque pas ma poule, j’arrive !

— OK ! Merci Ray ! Tu es un ami. Je ne voudrais pas abuser, mais est-ce que tu pourrais passer chez moi pour me prendre une petite laine ? Il fait atrocement froid dans les geôles de la République et la couverture qu’on m’a donnée est atrocement rêche.

— Compte sur moi Christian ; et surtout tiens bon !

Je respire un grand bol d’air et reprend Paul sur mon portable ? Je n’ai pas le temps de dire un mot qu’il hurle :

— Thierry Chamilion s’est fait buter !

— Comment ça ? demandé-je abasourdi.

— Tôt ce matin dans son bureau à la Défense. Il a pris au moins 6 balles dans le buffet. Tous les journaux d’information en ligne pointent désormais vers le doigt invisible. C’est pour ça que le trafic explose. On est à 150 000 visites et ça continue.

Je suis assommé.

— Les derniers éditoriaux sont en train d’établir un lien entre le décès de l’autre con et notre post. Les réseaux sociaux ne vont pas tarder à s’en mêler. À mon avis on est dans la merde.

— Tu ne crois pas si bien dire, ils ont déjà embastillé Christian.

— À cause du site ? Comment est-ce possible ? Si vite, je veux dire ?

Je respire profondément. Ce n’est vraiment pas le moment de céder à la panique.

— C’est sûrement à cause de sa carte bleue, il s’en est servi pour payer le nom du domaine.

— Ou alors ils ont contacté l’hébergeur.

— Bon, peu importe. Écoute Paul, je dois trouver un pénaliste pour aider Christian. Tu n’en connaîtrais pas un ?

—  Non, je n’ai aucun avocat dans mes relations.

— Tant pis, je vais me débrouiller. Est-ce que tu peux passer chez Christian pour lui prendre un pull ? Il se gèle les grelots dans sa cellule.

Au moment où je dis ces mots, j’imagine mon ami seul et effrayé. Pauvre vieux…

— OK, je passe chez Christian lui prendre une petite laine. Je passe chez toi ensuite, comme ça on ira ensemble au commissariat. C’est bien celui du 15.

— Oui. Bon il faut se grouiller. Je raccroche et je m’occupe du baveux.

Cela fait plusieurs années que je me dis que la vie serait nettement plus facile si dans ma famille ou dans mon entourage, je pouvais compter sur des représentants de certaines professions pour me tirer d’affaire. Je pense à un juriste au moment présent, mais avoir dans mes relations un médecin, un plombier – ou quelqu’un du bâtiment -, un flic et un député m’aurait bien rendu service à de nombreuses occasions. Pas de chance, je n’ai pas eu ça en magasin ; certes, on ne choisit pas sa famille mais apparemment on ne choisit pas ses amis non plus. Je me résigne à appeler l’avocat qu’évoquait Christian ; son numéro est toujours dans ma liste de contact. Vu son carnet d’adresse, il ne lui sera pas bien difficile de me diriger vers un de ses confrères. Cela fait des années que je ne lui ai pas donné de nouvelles. J’espère qu’il se souviendra de moi.

J’appuie sur la touche d’appel et repasse ce que je sais de lui ou plutôt, savais de lui à cette époque. Si ça se trouve, il est devenu moine tibétain. Armand Köhm-Hilrespear était un type brillant et très dur en affaires. Ses activités frôlaient souvent l’illégalité : c’était un grand spécialiste des paradis fiscaux. C’était mon contact dans un de ces fameux cabinets de droit des affaires qui fleurissaient à Londres bien avant le Brexit, du temps où je travaillais encore pour l’Internationale de Crédit. Il rédigeait les prospectus des montages financiers que nous réalisions et se faisait facturer très cher pour réaliser ce travail. Oui, c’est bien le terme consacré, prospectus, en français et en anglais. Je sais, cela fait penser aux papelards qu’on balance dans nos boîtes aux lettres ; en réalité c’est un document légal qui doit être porté à la connaissance des investisseurs. Y sont exposés, entre autres, les différentes entités juridiques qui entrent en jeu dans le montage, leurs statuts, leurs rôles, le droit à appliquer, les contacts au sein de ces entités et encore beaucoup d’autres détails que je ne vais pas vous énumérer tellement il y en a. Pour tout vous dire les fameux prospectus fournis par Armand pesaient en général entre 100 et 150 pages immangeables, en anglais de surcroit, mais que mon métier m’obligeait tout de même à parcourir pour détecter des erreurs ou des incohérences. Je ne suis pas juriste et la validation de ces prospectus nécessitait beaucoup d’investissement de ma part et une infinité de coups de téléphone à Armand pour qu’il m’explique certaines zones peu claires – pour moi – du document. Je dois dire qu’il jouait le jeu et éclaircissait avec brio les ambiguïtés ou zones d’ombre de certains paragraphes. Nous avons sympathisé et même s’il était payé pour m’aider – très cher – je lui offrais un verre à chacun de ses passages à Paris.

Il décroche[1] :

— Ray ? Long time no speak[2], mon pote ! Alors qu’est ce que tu deviens ?

Ouf, il m’a gardé dans ses contacts ; il se souvient de moi.

— Pas grand-chose. J’ai pris ma retraite mens-je. Et toi ? Toujours dans l’arnaque ?

— Plus que jamais ! Je suis devenu partenaire de mon cabinet et les affaires n’ont jamais aussi bien marché. Tu sais le Brexit est une vraie bénédiction pour nous. Il faut revoir tous les contrats de nos clients…

— Excuse-moi d’être aussi abrupt, mais il y a urgence. J’ai un copain… un ami qui est en garde à vue depuis ce matin. Je voulais savoir si tu connaissais un bon pénaliste sur Paris pour le tirer d’affaire.

— On lui reproche quoi à ton ami ?

— C’est un peu compliqué ! En plus je ne suis pas certain…

— Tu peux tout me dire ! Secret professionnel ! Estime-toi heureux, je ne vais pas te facturer cette prestation rit-il.

— On a fait les cons. Quand je l’ai quittée, j’ai sorti des documents confidentiels très compromettants de l’Internationale de Crédit. Avec des potes, hier, on a créé un site internet pour les publier.

— C’est quoi le nom du site ?

— Le Doigt Invisible.

— Ah ! C’est toi le coupable ! Tout le monde ne parle que de ça depuis ce matin. Avec la mort brutale de Thierry Chamilion, ça tombe plutôt mal. Ton copain était dans le coup aussi, j’imagine.

— Oui ! C’est lui qui a acheté le nom du domaine.

— Intéressant ! Intéressant ! Ecoute, je suis OK pour m’occuper personnellement de ce cas et pro bono en plus. Je suis dans un bon jour !

— Mais, tu n’es pas pénaliste !

— Ce n’est pas nécessaire pour une simple garde à vue ; et crois-moi vue la gueule de l’affaire, quelqu’un – moi – qui connaît bien les rouages de la finance ça peut servir. Si tu veux je passe te voir et nous irons nous occuper de ton pote. Je suis à Paris cette semaine. Je suis descendu au Meurice. Mon premier rendez-vous de la journée n’est qu’à 16 heures…

Ca me paraît un peu trop beau pour être vrai, mais j’accepte sa proposition.

— OK. Euh ! Merci !

— Tu crèches toujours dans le XVème, rue du Menu Sushis Mixte ?

— Oui ! Toujours !

— Ne bouge-pas, j’arrive !

*

Je réfléchis à ce qui vient de se passer. Tout est bien trop rapide pour ma pauvre caboche encore mal réveillée. Si Armand a accepté de m’aider si vite et si gratuitement c’est qu’il espère quelque chose. Nous ne sommes pas assez proches pour qu’il me fasse une telle faveur. À mon avis, il veut faire la pub de son cabinet et se faire mousser au passage. Il est évident que l’affaire va avoir un grand retentissement dans les médias alors pourquoi ne pas se mettre en avant ? À propos de médias, où en est-on ?

J’allume la télé, ça me permettra de tuer le temps en attendant Paul et Armand tout en faisant un point de la situation. Je me cale dans mon canapé et sur la première chaîne info qui me tombe sous la zapette[3]. Évidemment, il y a une édition spéciale sur le meurtre de Chamilion. Pendant que les journalistes rappellent les faits des textes défilent en bas de l’écran :

Dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Thierry Chamilion, un suspect a été placé en garde à vue.

C’est déjà ça. Pas de photos de Christian et surtout ils ne prononcent pas son nom.

Le premier Ministre rend hommage au financier Thierry Chamilion : « C’était un grand homme qui a porté très haut les couleurs de la France ! »

Allons donc. Bientôt des funérailles nationales !

Roger Laferitt, membre du conseil d’administration de l’Internationale de Crédit : « Thierry Chamilion était un homme d’une très grande intégrité. Avec son décès, je perds un ami ! »

Intégrité, tu rigoles, songé-je.

Roger Laferitt, le géant de l’industrie agro-alimentaire avec des marques aussi célèbres que les Yaourts Canone, les saucisses Bertha et le fameux Bâger de Berton était l’ami de Chamilion. Tu parles ! À chaque fois que je suis instruit de ce genre d’amitiés supposées, je ne peux m’empêcher de penser à la circularité du pouvoir. Tous ces enfoirés qui se renvoient l’ascenseur d’un conseil d’administration à l’autre. Cette circularité qui s’étend aussi à la politique et tout autant à l’argent bien entendu. Le milliardaire X descend dans le palace qui appartient au milliardaire Y. Il paye la suite qu’il occupe, disons, 30.000 Euros la nuit – tarif palace. Sur ces 30.000 Euros seulement une faible partie va échoir au room service, aux femmes de chambre et aux gouvernantes qui sont pourtant au petit soin pour le milliardaire X. Ils ne toucheront que des miettes, l’essentiel de la dépense de X retombera dans les poches d’Y. En effet, la femme de chambre et ses collègues sont à peine plus payés que s’ils travaillaient dans un hôtel Formule 1 à 50 Euros la chambre. Leur salaire ne suit absolument pas la progression de la prestation qui est fournie. Ainsi, l’argent ne circule qu’entre les riches pour ne descendre que par bribes épisodiques vers les plus modestes. Pour couronner le tout, notre joyeux milliardaire ne cesse d’embaucher des jeunes diplômés tout droit issus des écoles de management et de commerce pour optimiser encore un peu plus la gestion de sa fortune. La première mesure que prendront ces promus cost-killers, bien loin de prometteuses stratégies de développement, sera de couper dans les salaires des plus modestes, d’augmenter les cadences et de supprimer intéressement et participation, histoire de marquer le coup. Ils permettent ainsi à leur patron d’économiser encore quelques centaines de milliers d’Euros et très à la marge de s’enrichir un peu plus.

Les nuits au palace ne sont qu’un exemple. Il en va de même pour l’achat de yachts, d’œuvres d’art, de maisons de prestige ou de voitures de luxe. Les dizaines de millions dépensés pour chacune de ces transactions ne tourneront qu’entre quelques mains, les vendeurs de ces biens, directement ou à travers les sociétés qui les commercialisent, étant tous des milliardaires.

La Banque Centrale Européenne a beau balancer de la liquidité dans le marché, celle-ci remonte systématiquement entre ces mêmes quelques mains, pour la bonne et simple raison que le travail ne paye pas. Depuis bien longtemps seul le capital rapporte. Le ruissellement n’existe pas. Les milliardaires quoiqu’on en pense et surtout quoi qu’en pensent nos dirigeants, n’ont absolument aucun intérêt économique – au sens de l’utilité collective. Comme montré précédemment, leur fortune tourne en cercle fermé. Une Ferrari ou 50 Clios ? Ici se situe la frontière entre ce qu’on appelle la déraison et une certaine forme d’égalité. Le caprice d’un seul ou la survie de 50 ?

Comme si cela n’était pas déjà suffisant, nos milliardaires investissent leurs fortunes sans cesse croissantes dans des fonds off-shore – pour échapper aux impôts – dont les gérants prennent des participations de plus en plus délirantes dans diverses sociétés dont ils ne connaissent ni les métiers ni les enjeux. Ces gérants se croient alors autorisés – techniquement ils le sont – à expliquer la vie aux dirigeants récemment inféodés de ces sociétés. Commencent alors des vagues de licenciements violents et des politiques d’austérité qu’on appelle « budget base zéro » ou « innovation frugale » pour répondre à des objectifs court-termistes de baisse des dépenses. Tout investissement étant désormais devenu quasiment impossible, ces politiques d’austérité[4] tuent de fait toute innovation dans l’œuf et font fuir les meilleurs potentiels – car ceux-ci n’ont plus les moyens de travailler. Après d’excellents retours sur investissement les premières années, le marché saluant les susdites politiques de nos fonds en matière de gestion de boîtes, des entreprises jadis florissantes et à potentiel très élevé – autrement nos fonds n’y auraient jamais investi le moindre cent – se cassent la gueule et sont démantelées pour en extraire la quelque valeur qui y réside encore.

J’arrête ici ces petites réflexions quand je vois :

Le site du «  Doigt Invisible » vient d’être fermé par arrêté préfectoral. Les documents incriminant T. Chamilion dans l’affaire Cradoff circulent toujours sur le web.

— Putain, ils n’ont pas traîné !

Comme je le disais plus haut, tout va bien trop vite dans cette histoire. J’essaye de réfléchir mais je vous l’avoue, je suis en état de choc, dépassé… Je me dirige vers la cuisine pour me servir un verre d’eau quand l’interphone retentit.

— Paul !

Sans répondre j’appuie sur le bouton d’ouverture de porte. J’attends quelques intants et ouvre le battant sur mon ami plus blême qu’un linge :

— Il y a une perquisition chez Christian, je n’ai pas pu récupérer un de ses pulls.

Il se met à pleurer…

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Chapitre 01


[1] Plus personne ne décroche mais l’expression est restée.

[2] Ça fait un bail !

[3] J’ai factorisé le verbe « caler » 🙂

[4] Les entreprises en question ne sont pas toujours particulièrement en difficulté au moment de leur rachat pour qu’on leur applique de telles politiques. Prenez Heinz par exemple,  5ème groupe alimentaire mondial et regardez ce qu’en ont fait les hedge funds.

2 commentaires sur “LE DOIGT INVISIBLE – Chapitre 07

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Thème : Baskerville 2 par Anders Noren.

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