LE CHEMIN DE LA MER – Chapitre 07 (1/2)

Une approche épistémologique

(première partie)

L’ours arboricole ou ours apiculteur, vit comme son nom l’indique dans les arbres où il construit son nid, généralement à proximité d’un ou plusieurs essaims car il est très friand de miel. Contrairement à l’ours arboricole que l’on trouve dans les forêts à l’Est de l’Est Profond – appelé aussi ours malais on ne sait trop pourquoi -, il est rapide, de très grande taille et ne s’empare pas du travail des abeilles de façon dévastatrice ; bien au contraire il fait très attention à ne pas abîmer les constructions de cire et prends soin de ne prélever qu’une partie raisonnable de la production.

Il se révèle par ailleurs un féroce prédateur : il fond sur ses cibles en se jetant du haut des arbres avec violence. Si le choc n’a pas directement tué sa proie, il l’éventre bien vite à l’aide de ses longues griffes. Le fruit de sa chasse est alors remonté dans les arbres où il le laisse attendrir. Quand le nid contient des oursons, mieux vaut éviter les alentours car la colère de la femelle, terriblement protectrice avec sa progéniture, est terrible. Le nombre de victimes de l’ours arboricole est incalculable, car le prédateur affectionne tout particulièrement le parfum de la chair humaine.

Comme nous l’avons expliqué, le Roi Alwar, père de l’actuel Roi Alcar, avait débarrassé la montagne de la plupart de ses dangers y compris de ces fameux plantigrades. Toutefois, leur population en constante expansion, était sans cesse à la recherche de nouveaux territoires, si bien que parfois dans les zones frontalières, on en apercevait parfois. On mandait alors des trappeurs expérimentés qui en groupe traquaient la bête jusqu’à sa mort. Ces chasses étaient aussi l’occasion de fêtes joyeuses qui se terminaient immanquablement par un grand banquet pendant lequel on mangeait l’ours rôti.

*

Quatre semaines s’étaient écoulées depuis leur départ ; la vallée de l’Ésire était désormais bien loin. Les montagnes aux pics acérés s’étaient arrondies et étaient devenues moins écrasantes. On voyait immédiatement que l’altitude avait grandement baissé, la verdure poussait jusqu’aux plus hauts sommets. La température s’était adoucie de quelques degrés, essentiellement le soir, si bien qu’il était inutile de se couvrir chaudement dès la tombée de la nuit. Daël et Valentine traversaient le vieux massif du Scanor, érodé par le temps. La déclivité des chemins empruntés s’était réduite et les chevaux souffraient moins ; ils parcouraient chaque jour de plus grandes distances.  Il faut dire que le Vieux Sage avait préparé un itinéraire fort peu aventureux, autant du point de vue de l’état des chemins que des rencontres que l’on pouvait y faire. En outre, leur progression avait été favorisée par une météo extrêmement clémente. Satisfait de cette conjoncture favorable, Daël avait le moral au beau fixe car tout se passait exactement comme il l’avait prévu : voyage le matin, halte le midi pour installer le campement et déjeuner, leçons de lecture et d’écriture l’après-midi. Le Magicien voyait Valentine progresser de jour en jour. C’était une élève douée voire très douée mais son insolence agaçait parfois Daël, même si souvent, certaines de ses sorties étaient pleines d’esprit ; la carapace du Mage se fendillait alors et à travers le rire, Maître et apprentie devenaient un instant complices.

Il aurait été très euphémique de dire que Daël voyageait avec beaucoup de bagages. Sur les routes, il aimait à retrouver le confort de son intérieur. Bien qu’il ait prévu quelques étapes dans les douillettes auberges qui s’égrainaient sur le chemin, la plupart du temps, le Vieux Sage et la petite fille dormaient en pleine nature. Le Magicien avait donc prévu trois mules de bât pour transporter une tente immense, ses piquets, ses armatures, des tapis, des matelas, des coussins, des sièges et une table. Valentine avait fait la découverte, émerveillée, de la Poche Immense du Magicien. Il en faisait jaillir un nombre incalculable d’objets : casseroles, assiettes, couverts, custodes, viande séchée, aromates pour les repas, manuels, livres, cahiers, plumes pour les cours de lecture et d’écriture. L’installation des campements et leur démantèlement s’avérait fort fastidieuse. Le midi, il fallait dresser la tente, ramasser du bois, allumer le feu, préparer le déjeuner, manger, laver la vaisselle et l’essuyer avant de pouvoir enfin se concentrer sur l’étude. Le soir tombait bien vite et il fallait à nouveau s’atteler à l’élaboration du dîner, nettoyer les récipients, les sécher puis bâtir les lits. Le lendemain matin aux aurores tout recommençait : on démontait la tente, la sanglait aux bâts, concoctait le petit-déjeuner, récurait les timbales avant de pouvoir enfin se débarbouiller…  A cela il fallait encore rajouter le soin à apporter aux chevaux et aux mules. Cette routine était vite devenue insupportable pour Valentine qui se plaignait constamment du manque de temps réservé à l’étude et au voyage :

— J’en ai assez, j’ai l’impression de passer ma vie à faire la cuisine ! Pendant ce temps-là, je n’avance presque pas sur la lecture. Maître, vous qui êtes un si grand Magicien du Temps, ne pourriez-vous faire en sorte de rallonger les après-midi ?

— C’est en effet en mon pouvoir Valentine, mais je ne le ferai pas. C’est une pratique qui ne se justifie qu’en cas de force majeure.

— Dans ce cas-là ne pourrions-nous pas écourter nos repas ? En mangeant des plats froids par exemple. J’ai vraiment l’impression de stagner. Au demeurant nous ne faisons que quelques kilomètres…

— Un vieil homme a besoin de son confort, ne crois-tu pas ? Et par ailleurs, une bonne hygiène alimentaire est indispensable…

— Oui, je sais vous me l’avez déjà expliqué Maître…

— Alors cesse-donc tes jérémiades et rajoute un peu de poivre au ragoût pendant que je mets le couvert.

L’apprentie et son Instructeur passèrent à table en silence. Valentine, bougonne, remplit les assiettes. Le calme de la campagne où ils s’étaient établis pour la nuit était à peine troublé par le tintement des fourchettes et quelques bourdonnements d’insectes. Daël aimait cette paix, propice à la réflexion. Le Vieux Sage comprenait la soif de connaissance de la jeune fille ; tout comme elle, quand il avait débuté son apprentissage, rien ne pouvait repaître son insatiable curiosité. Certes la gamine assimilait vite, mais dès qu’il s’agissait de Magie, et plus particulièrement de Magie du Temps, la patience devenait une vertu cardinale. Si on se précipitait trop, les conséquences pouvaient s’avérer catastrophiques, surtout si on utilisait des sorts d’Altération d’Anamnèse. Au fil des jours, le Mage s’était attaché à la petite fille, de fait cela le contrariait quelque peu de la voir bouder ainsi mais il fallait absolument qu’il lui apprenne à adoucir son tempérament quelque peu impulsif, qu’il lui enseigne à refréner ses instincts. Néanmoins, il décida de bouleverser un peu le programme en lui donnant quelques os à ronger pour la sortir de son dépit. Pour bien peser ses mots, il s’offrit un moment supplémentaire de silence puis, les idées claires, se lança sur un ton sérieux :

— Tout d’abord, il faut que tu comprennes un des principes les plus importants de l’enseignement que je vais te dispenser. Toute mystérieuse qu’elle soit, la Magie est avant tout une science ; au même titre que les mathématiques et la chimie. Ébloui par ses effets, le peuple incrédule a tendance à l’oublier. Ainsi, il n’y a ni bonne ni mauvaise Magie ; on ne pourra en définir la nature qu’a postériori à travers ses effets.

— Je comprends Maître.

— Tu en déduiras alors qu’une grande partie de mon enseignement portera sur la conséquence et non sur la cause.

— Là, j’ai un peu de mal à vous suivre.

— Quand on utilise la Magie en pensant faire le bien, on peut tout à fait engendrer le mal et inversement. Il est donc indispensable de bien mesurer les conséquences d’un sortilège avant de le lancer.

— Cette fois-ci, c’est très clair, Maître.

Le Vieux Sage but une gorgée d’eau et poursuivit :

— C’est pourquoi je te propose, pour ce premier temps de ton enseignement, d’utiliser une approche épistémologique.

— Une approche épisto quoi ?

— Épistémologique ! J’ai choisi ce mot parce que je l’aime bien, même si je ne suis pas très sûr qu’il convienne à l’emploi que j’en ai fait. En d’autres termes, c’est pour jouer au vieux savant. Parfois ça m’amuse. Pour faire simple, même si le mot est compliqué, je voudrais te prouver à travers mes cours qu’il n’y pas qu’une seule vérité de la Magie, du moins que celle-ci est toute relative d’une part et plus encore te démontrer à quel point le fossé entre la théorie et la pratique est grand, d’autre part.

Daël sut qu’il avait éveillé la curiosité de Valentine ; celle-ci le regardait de son regard le plus perçant, mais hésitait à prendre la parole de peur de proférer une sottise. Peut-être qu’en définitive, ses leçons commençaient à porter leurs fruits. Il profita de l’instant qu’elle s’accordait à rassembler ses idées pour engloutir deux cuillérées du ragoût qui avait un peu refroidi mais restait tout autant succulent. Hésitante la gamine déclara :

— Si je saisis bien votre propos Maître, vous voulez m’expliquer ce que l’on sait de la Magie et de son fonctionnement plus que la Magie elle-même.

— C’est exactement cela, répondit Daël enthousiaste. Avant d’attaquer la théorie puis la pratique, il me paraît important que tu comprennes ce qu’implique la connaissance de la Magie. J’insisterai tout particulièrement sur ce qui relève de la superstition car souvent, les croyances non fondées paraissent parfaitement rationnelles pour beaucoup. Tu t’es plainte du peu de temps réservé à l’étude et cela m’a dérangé que cela te chagrine. J’ai donc eu l’idée que des échanges pendant les repas, les corvées ou les déplacements pourraient te satisfaire dans ta soif d’apprendre et sans précipiter les choses, t’apporter des informations qui pourront t’aider pour la suite. Qu’en dis-tu ?

La jeune fille avait retrouvé le sourire :

— Cela me convient tout à fait, Maître. Merci !

— Alors mange ton ragoût avant qu’il fige et commençons !

Valentine ne se fit pas prier et avala son ragoût sans rechigner. Daël quant à lui s’autorisa quelques bouchées supplémentaires, s’humecta le gosier et démarra :

— Il faut que tu saches tout d’abord qu’il y a neuf Ordres de Magie. Il n’en a pas toujours été ainsi ; mais ceux qu’on appelle désormais les Anciens, les Pères Fondateurs des Ordres, n’ont pas réussi à s’entendre pour unifier leurs pratiques. Il en résulte aujourd’hui neuf Collèges de Magie qui ont chacun leurs spécificités. Les Ordres ainsi définis sont : l’Ordre du Temps, celui qui passe, pas celui qu’il fait, mon Ordre, la Magie que je vais t’enseigner, l’Ordre de la Lumière qui touche principalement à l’Illusion, l’Ordre Élémentaire qui tourne autour de l’Eau, de l’Air, de la Terre et du Feu…

Daël parut contrarié et fit une pause. Pendant le début de son discours Valentine s’était efforcé de faire le moins de bruit possible en mastiquant pour ne pas perdre une miette de l’exposé du Vieux Sage. Des centaines de questions se bousculaient dans sa tête, mais avant qu’elle ait pu avaler sa dernière cuillérée pour l’interroger, le Vieux Sage reprit :

— Ensuite vient l’Ordre de la Vie qui se voue aux Hommes, aux Animaux et aux Plantes. Note que la médecine est souvent pratiquée par les Magiciens de la Vie, même si les Prêtres des différents cultes ont aussi cette aptitude ; les techniques utilisées sont toutefois peu comparables. L’Ordre du Non-Vivant et l’Ordre de la Mort, complètent le tableau ; à eux trois ces Ordres constituent ce qu’on appelle communément le Triptyque Sacré. L’Ordre de l’Esprit touche à la pensée, à la connaissance de soi, l’Ordre d’Alchimie traite de l’élaboration des potions et philtres, enfin l’Ordre des Runes est constitué des archivistes, des bibliothécaires et des copistes ; ce sont les garants de la conservation et de l’orthodoxie des écrits magiques.

Le Magicien s’arrêta brutalement laissant Valentine en haleine. Comme il ne reprenait pas, elle l’interrogea :

— L’Ordre du Non-Vivant ? Quelle est la différence avec l’Ordre de la Mort ?

— Ce caillou que tu vois au bord du sentier, il n’est pas mort, il n’est pas vivant non plus au demeurant. Le Non-Vivant traite de tout ce qui est inanimé. Je t’accorde qu’on aurait pu l’appeler le Non-Mort, mais cela aurait pu prêter à confusion.

— Je comprends Maître.

— Très bien Valentine ! Alors continuons notre première leçon. Tu vois cet arbre-là ? Quel est son Nom ?

— C’est facile : c’est un orme !

— C’est un orme en effet, c’est le nom que lui ont donné les Hommes qui parlent notre langue ; mais ce n’est pas son Nom. De même, tu vois les feuilles de notre orme qui commencent à jaunir à l’approche de l’automne, elles aussi ont un Nom. Chacune a une histoire distincte de celle des autres, chacune a connu une croissance propre, chacune a reçu un ensoleillement spécifique, chacune mourra à un instant différent de sa voisine. Tout autant, pendant sa longue vie notre orme a produit des millions de samares, ses enfants en somme. Certaines emportées par le vent ont grandi et sont aussi devenues des ormes, d’autres ont été mangées par des oiseaux, d’autres ont pourri dans le sol sans germer, mais toutes ont ou avaient un Nom. Chaque chose en ce vaste Monde à un Nom.

— Et moi alors, quel est mon Nom ? Valentine ? demanda la gamine.

— Je vois que tu ne m’as pas bien suivi ! Valentine, c’est le nom que t’ont donné tes parents. Ton vrai Nom est tout autre.

— Je ne connais pourtant que celui-là !

— C’est normal, seul un Magicien saurait déterminer ton vrai Nom.

— Vous pouvez, Maître ?

— A priori non. Je te rappelle que je suis un Magicien du Temps. Tu es un être vivant donc en théorie seul un Magicien de l’Esprit le pourrait.

— J’aimerais bien connaître mon vrai Nom, déclara Valentine.

— Qu’en ferais-tu ?

— Je ne sais pas, mais maintenant que je sais que j’en ai un, je suis très impatiente de le découvrir.

— Laisse-moi tout d’abord t’expliquer à quoi sert un vrai Nom.

Le Mage avait fini son assiette de ragoût et se servit une bonne tranche de tomme de montagne. Valentine le regardait en tapotant nerveusement sur la table. Maintenant qu’il avait su susciter la curiosité de son élève, Daël la faisait languir à dessein. Après tout cela faisait partie de l’enseignement.

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