LE PEUPLE DU CERCLE

Cette nouvelle se déroule dans l’univers du « Chemin de la Mer » mais elle peut être lue indépendamment du roman. Elle évoque le parcours d’un des ancêtres d’Onésime Brunon, le riche industriel de Port des Dauphins.


— Nul n’est besoin de vous présenter l’île de Salvinia au cœur de notre douce Mer Intérieure ; cette magnifique île qui vit naître le tout premier Grand-Prêtre du culte de Tarman, notre Père à tous. Je suis sûr que vous vous y êtes tous rendus au moins une fois dans votre vie pour vous recueillir sur la tombe du Saint-Homme.

L’orateur toussa un long moment. Il porta un verre d’eau à ses lèvres et but une longue gorgée. Il s’autorisa alors une pause et reprit :

— Veuillez m’excuser ! Je disais donc que vous connaissiez tous l’île de Salvinia. Par ailleurs, vous savez tous, j’en suis sûr, que l’île tire son nom d’une fougère aquatique, la salvinia, qui semble parfaitement adaptée au climat chaud et humide de l’atoll et recouvre les nombreuses mares qui en parsèment le paysage. Ce que vous ignorez, en revanche, c’est pourquoi et comment cette île, assez peu mystérieuse au demeurant, a été créée parfaitement circulaire. Cette circularité, qu’on pourrait qualifier de mathématique, nous interroge tous depuis des siècles et ne peut en aucun cas être d’origine naturelle. Aujourd’hui, je suis à même de vous expliquer ce prodige. Je viens de résoudre cette énigme en m’appuyant sur les conclusions de mes fouilles archéologiques récentes qui corroborent ce que j’avais imaginé lors de recherches plus anciennes. Cette découverte fera prochainement l’objet d’une publication. Malgré tout, comme vous êtes tous mes amis et de bons coreligionnaires, je vais aujourd’hui vous donner la primeur du résultat de mes études avant d’en diffuser la teneur au grand public.

Les applaudissements firent vibrer l’amphithéâtre, mais cessèrent rapidement, l’orateur, le Professeur Ambroise Brunon, indiquant d’un geste à l’assistance de faire silence. Le vieil homme toussota légèrement pour s’éclaircir la voix et commença son exposé :

— Sachez tout d’abord que comme pour toute découverte scientifique majeure, un petit peu de hasard…

***

Alors qu’il était étudiant le jeune Ambroise Brunon réalisa, dans le cadre de sa formation, un voyage d’étude avec son précepteur sur l’île du Bout du Bout. La finalité de cette expédition était de réaliser quelques fouilles près du rivage pour y exhumer des artefacts anciens ayant appartenu à des peuplades de pêcheurs depuis longtemps disparues. L’archéologie était à l’époque une toute jeune science que la communauté des savants décriait car elle ne lui trouvait aucune utilité. Leur propos était qu’il était bien inutile d’engloutir des fortunes dans ces recherches sans intérêt, que les budgets alloués auraient été mieux employés à mener des études sur l’amélioration des rendements agricoles, par exemple. De fait, le choix du jeune Ambroise de se tourner vers ce type d’apprentissage n’avait guère reçu l’approbation paternelle – euphémisme. Ses parents lui avaient coupé les vivres et ne lui adressaient plus la parole. Cela le contraignait à gagner sa vie tout en étudiant : il n’avait aucune envie de céder à son père qui le voulait, tout comme lui, militaire. Ce voyage de recherche tombait donc bien à point car les différents frais de l’expédition étaient pris en charge par leur mécène, un vieux bougon féru de cultures antiques et bien entendu richissime. Pendant ces trois mois de fouilles, il n’aurait donc pas à se soucier de trouver gîte et couvert. Il allait donc enfin pouvoir, la tête débarrassée de ces basses contingences, tirer quelque sagesse des enseignements de son Maître.

L’île du Bout du Bout, sur la Mer Intérieure, était située à quelques deux cents milles marins du Continent et facile d’accès. Elle n’était pas habitée, et sans la présence de l’Homme, la Nature y avait pris ses aises. La végétation furieuse donnait l’impression de vouloir coloniser la Mer elle-même. De gros insectes tout en ronflements d’élytres, vous encerclaient dès votre arrivée et dansaient leur ballet sans discontinuer en bruissant, chuintant, bourdonnant, vrombissant – et piquant bien entendu. Une odeur de pourriture végétale charriée par le vent iodé vous prenait à la gorge et ne vous lâchait plus. La chaleur y était écrasante malgré l’air du large et transformait les vêtements les plus légers en serpillières dès le moindre effort. Le seul agrément qu’on pût trouver en pareille contrée était de se baigner dans le lagon bleu aux eaux cristallines, seul endroit où on pouvait trouver un peu de fraîcheur et de paix – à condition de s’y immerger intégralement.

Dès le campement dressé, les fouilles démarrèrent en divers points sensibles que le Maître d’Ambroise, en étudiant la topographie de l’île, avait identifiés comme idéaux pour y héberger un village d’autochtones ; embouchure de ruisseau, crique protégée du vent, baie peu profonde… Les ouvriers malgré la touffeur se mirent au travail avec entrain, ils creusèrent du matin au soir comme des forcenés. Il faut préciser que leur solde ne serait payée en grande partie qu’à la fin de la campagne. Le jeune archéologue fut fort surpris par le manque de méthode de son Maître. Les travailleurs tapaient comme des sourds avec leurs pioches risquant de briser un artefact précieux ou d’endommager une poterie fragile. Il se dit qu’il faudrait pour éviter ce genre d’accident, définir une plus patiente manière de procéder à l’avenir.

Les journées devinrent rapidement monotones, une routine collante s’installa et l’excitation des débuts se transforma petit à petit en léthargie atone. Au bout d’un mois, après beaucoup d’efforts, on finit par trouver quelques ossements humains dans une des tranchées. Rien de bien fameux selon son Maître, qui déçu passait ses journées à bouder quand il ne hurlait pas sur les ouvriers. Le temps s’écoulait et, mis à part quelques bouts de squelette aucun trésor archéologique ne fut arraché au sol. Alors que la fin de « l’aventure » était proche, nos scientifiques firent enfin une découverte, peu singulière certes, mais tout de même notable : un galet sur lequel était peint un simple cercle bleu, parfaitement régulier dans son tracé. Aussi anodin était-il, ce rudimentaire caillou allait changer la vie d’Ambroise Brunon, bien qu’il ne le sût pas encore. Le mécène, à leur retour, fut très déçu par le peu de butin que lui rapportait l’expédition mais remisa le galet mystérieux en bonne place dans sa collection ; après tout, peut-être avait-il quelque valeur ?

Ambroise finit ses études et enfin diplômé se maria avec une charmante jeune femme qu’il aimait tendrement – elle lui offrirait deux superbes fils. Comme il se doit, il se mit à chercher des commanditaires pour financer de nouvelles recherches. Fort de son cursus, il fut rapidement recruté en tant que civil par la Marine Royale qui avait lancé une grande campagne de recensement et de cartographie des îles de la Mer Intérieure. Il va de soi que l’estimation des ressources que pouvait produire l’archipel faisait aussi partie des objectifs de cette opération. L’idée d’embarquer ce jeune homme qui pourrait peut-être trouver des trésors sur les îles visitées – allez savoir – et ainsi amortir une partie des frais de l’expédition, séduisit un des commandants et ses officiers. On lui adjoignit une équipe de cinq manœuvres pour l’aider sur le terrain.

Pendant des années, il sillonna donc la Mer Intérieure sur une corvette royale, la Radieuse, un fin navire armé de 20 canons pour repousser pirates et sauvages. Durant cette période, Ambroise dut essuyer d’innombrables tempêtes, vivre au milieu des matelots dont les conditions d’existence étaient à cette époque plus que misérables. Il connut aussi la violence des abordages – fut même blessé pendant un assaut -, le fouet pour avoir désobéi, la faim et la soif conséquences de l’absence prolongée de vent ; mais, plus fort que ces tourments, s’ancra en lui une profonde passion pour la Mer qui jamais ne l’abandonnerait. Les levers de soleil sur l’horizon infini, les nuances illimitées de bleu et de vert qu’irisaient la lumière profonde de ce monde sans ombre, le blanc immaculé des voiles gonflées d’orgueil, le rire des dauphins joueurs qui accompagnaient la corvette, les poissons multicolores et le criaillement des mouettes, ajoutaient joie et profondeur au sentiment écrasant de liberté que seule la navigation en Mer peut offrir. Le plaisir de découvrir de nouvelles terres l’animait tout autant ; et puis il y avait tellement d’îles sur ces mers, tant de trésors à exhumer, tant de cultures à comprendre…

Quand sa tendre épouse lui demandait :

— Tu me quittes encore Ambroise ? Tu n’en as donc pas assez de ces voyages au long cours ?

Immanquablement, il répondait :

— Il y a toujours une île !

Au cours de sa vie, notre homme fit de nombreuses découvertes et posa les bases d’une archéologie plus raisonnée, empreinte d’ethnologie. Les tribus qui peuplaient jadis la Mer Intérieure étaient bien des pêcheurs mais aussi des cultivateurs. Ils adoraient un Dieu-Poisson, lui érigeaient des Temples et lui sculptaient des statues. Ils possédaient une monnaie d’échange, les fameux galets ornés d’un cercle bleu – pas très pratique à transporter -, et donc n’utilisaient pas l’or. Il n’en apprit guère plus, car jamais il ne put observer la moindre trace d’écriture. Au demeurant aurait-il su la déchiffrer ?

Il put aussi comme il l’avait imaginé plus jeune mettre au point une méthode efficace pour prémunir les vestiges fragiles des coups de pelle et de pioche. Au fil de la publication de ses travaux, un engouement certain se développa pour ceux que les journalistes avaient désormais surnommés : le Peuple du Cercle. Les statuettes et les galets que rapportait Ambroise de ses voyages s’échangeaient à prix d’or. Chacune de ses expéditions était suivie par un large public avide de sensations. Ce fut la gloire.

Pourtant, l’archéologue ne semblait jamais pouvoir trouver le repos. Au lieu de rester au calme chez lui jouissant de la tranquillité d’une vie accomplie, Ambroise repartait sans arrêt sur la Mer à la recherche de nouvelles îles. Ce qui l’animait – qui l’obsédait – était facilement compréhensible. Il en était sûr, le cercle bleu posé sur les galets était une représentation de l’île de Salvinia. Ce ne pouvait être ni la lune, ni le soleil : le bleu du cercle attestait que l’objet était entouré d’eau. Dès qu’il avait eu cette certitude, il avait organisé des fouilles sur Salvinia elle-même, pensant que cet atoll pouvait constituer une sorte de capitale pour le Peuple du Cercle. Les fouilles ne donnèrent rien : aucune trace de vie indigène. Pourtant chaque nouvelle île qu’il explorait le ramenait sans cesse vers Salvinia. Il en était sûr, c’était ce peuple antique qui avait créé ce cercle parfait dans la Mer. Il fallait qu’il en trouve la preuve. Sur une de ces îles se trouvait la solution, il n’avait aucun doute à ce sujet.

***

— Mes chers amis, au début de mon allocution, je vous parlais du hasard qui accompagne bien souvent les grandes découvertes scientifiques. Pour moi, le hasard s’appelle Philémon : c’est mon petit-fils, il a six ans. Je l’avais laissé l’autre soir jouer dans mon bureau par mégarde. Vous savez comment ils sont à cet âge : ils se faufilent… J’avoue que, lorsque j’ai vu mes précieuses cartes de la Mer Intérieure griffonnées par ce petit diable, j’ai été plutôt furieux ; mais en y regardant de plus près, je me suis aperçu qu’il avait tracé des traits entre les îles. Vous savez un peu comme dans ces jeux pour enfants où l’on tire des lignes entre des numéros pour révéler un dessin, un motif. C’était donc ça ? Je me mis à l’œuvre comme un acharné pendant trois jours et trois nuits et ce que je découvris me transperça l’esprit. Tout était lié ! L’île circulaire, le Peuple du Cercle, la salvinia, les galets, le Dieu-Poisson et même Tarman, notre Père à tous…

À court de salive, le Professeur Brunon porta à nouveau son verre d’eau à ses lèvres et brutalement, il s’écroula sur son pupitre. On courut chercher des secours, mais il était trop tard, le savant était mort. On ne trouva jamais dans ses documents, de manuscrit ou d’indice permettant de révéler ce qui désormais était devenu son secret.

***

Pour la 131ème année, le prix permanent Ambroise Brunon offre une récompense de 10 000 pièces d’or à celui – ou celle – qui saura expliquer de manière scientifique, tout en respectant la Divine Parole de Tarman, pourquoi et comment l’île de Salvinia a été créée mathématiquement circulaire. Avis aux amateurs !

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8 commentaires sur “LE PEUPLE DU CERCLE

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  1. L’univers (comme vous l’appelez) du chemin de la mer est très riche au-delà de la profondeur de ses personnages très attachants (j’aime beaucoup Dael)
    C’est la première fois pour ma part que je lis un roman de fantasy qui évoque a la fois l’industrie et l’économie (les custodes, la soie), la finance (la dette royale), la religion, le commerce et toutes les précisions environnementales qui en font à mon sens un livre monde.
    Continuez.

  2. Puisqu’il faut bien que je réagisse je dirais qu’à un certain degré c’est Romary que je préfère.
    À mon avis c’est lui qui a un réel potentiel pour devenir le méchant.

  3. Merci pour tous vos commentaires.
    Visiblement les avis sont partagés. Je vais m’efforcer de continuer à faire vivre tous ces personnages et à étoffer le monde du « Chemin de la Mer » pour le rendre plus consistant encore. Cette nouvelle fait partie de cette démarche. J’étais un peu ambitieux quand je parlais « d’univers », « monde » est effectivement plus approprié.
    Même si vos avis sont positifs, pourriez-vous me laisser votre mail plutôt que de poster vos commentaires en anonyme ? Je pourrais ainsi échanger avec vous et mieux prendre en compte vos remarques.
    Merci.
    Rose Dufoix

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